L’écriture de la concernation : sacrilèges et corps violentés dans Les Tragiques.

Par Sangoul Ndong — Guerre et terrorisme

La violence guerrière n’épargne personne. Plusieurs écrivains, dont Henri Barbusse (Le feu, 1916) et Jean Cocteau (Les enfants terribles, 1929), firent de celle-ci un des sujets principaux de leurs œuvres, cherchant à travers l’écriture une manière de donner un sens au désastre, une manière de penser l’évènement. Par ailleurs, Agrippa d’Aubigné usait déjà de la littérature afin de faire prendre quelques positions à ses narrataires contre la violence au XVIe siècle, particulièrement dans Les Tragiques[1]. Nous proposons d’analyser ici la manière dont la littérature rend compte de la violence guerrière pour l’abolir. Nous articulons notre étude autour des questions suivantes  en contexte de guerre, qu’est-ce qu’écrire, selon Aubigné ? Comment, pendant la période des violences des guerres de religion qui culminent avec le massacre de la Saint-Barthélemy, ce poète huguenot témoigne-t-il de l’insoutenable pour infléchir le cours inquiétant de l’histoire de son temps ? Comment Les Tragiques visent-ils à produire quelques effets sur leurs narrataires ?

Impossible dégagement : « par un chemin tout neuf »

Au XVIe siècle, le temps des misères qui oblige Aubigné à ne pas rester en repos jusqu’à ce que l’ordre soit restauré en France (II, 50 – 54) n’est pas celui de la conjuration d’Amboise, de l’échec du colloque de Poissy, du massacre de Wassy ou de la prise d’armes qui suit celui-ci en 1562. Ce temps correspond à la série des violences qui couvre les huit guerres de religion entre 1562 et 1598. Incapable de se taire devant la situation misérable du royaume pendant cette période, Aubigné se retrouve au pied du mur pour ce qui est du style à adopter dans Les Tragiques contre la Reine Catherine de Médicis, le Cardinal Charles de Lorraine, le Roi Charles IX et son frère Henri III, les tenants principaux du pouvoir royal qu’il accuse d’être responsables des tueries entre Français : « Mais, où se trouvera qui à langue desclose,/ Qui à fer esmoulu, à front descouvert ose/ Venir aux mains, toucher, faire sentir aux grands,/ Combien ils sont petits, et foibles, et sanglants ? » (II, 85 – 88).

Cette interrogation montre qu’il existe, face aux guerres de religion, un questionnement sur la manière de porter comme au sénat romain leur « mal-plaisante verité » (Préf., 19 – 24). À cette époque cruelle « où le bon ne peut sans mort, sans repentance,/ Ni penser ce qu’il voit ni dire ce qu’il voit » (II, 847 – 848), Aubigné est dans la situation de Juvénal. Pour dénoncer les vices de son temps, ce satiriste latin se demandait : « Comment exprimer la colère qui brûle mon foie desséché ?[2] » En travestissant l’impersonnel “il” dans son principe, le poète huguenot suit la recommandation de son prédécesseur[3]. Il remplace cette instance énonciatrice par le personnel “je”. Celui-ci lui permet de surgir plusieurs fois dans son discours poétique pour prendre ses cibles au collet et interpeler aussi ses autres allocutaires.

En dehors de toute crainte de la censure et « par un chemin tout neuf » (I, 19), Aubigné s’inscrit dans la dynamique d’une satire véhémente qui récuse l’effacement auctorial. Pendant qu’il compose Les Tragiques entre 1577 et 1616, François de Malherbe, père de l’esthétique classique dont le Commentaire sur Desportes date de 1606, manifeste une volonté de retrait de la création poétique française face aux atrocités des guerres de religion. Malherbe est favorable à un langage poétique purifié dont il restreint le champ d’inspiration et le réseau lexical. Il réduit « la Muse aux règles du devoir[4] ». Les propos prêtés aux flatteurs dans Princes renvoient à la modération des opinions qu’il préconise conformément aux exigences d’Henri IV dans sa loi du 13 avril 1598 qui ordonne l’amnésie collective sur les guerres de religion[5] : « il faut couler execrables choses/ Dans le puits de l’oubly et au sepulcre encloses,/ [Car] par les escrits le mal resuscité/ Infectera les mœurs de la posterité » (II, 1083 – 1086).

Avec ce style dépouillé de toute intention satirique, le Louvre et son personnel n’ont rien à craindre de la poésie. Aubigné se démarque de cette façon d’écrire tempérée. Le culte du « murmure plaisant » (I, 64) n’est pas son propos. Incapable d’habiller sa poésie de ces bonnes manières esthétiques, il incarne, face aux guerres de religion, l’écrivain non honnête-homme. La bienséance[6] n’est pas une qualité de ses Tragiques. Outre les exordes de Misères (I, 7 – 8) et de Princes (II, 1 – 8)[7], il précise cet aspect dans la préface de l’Histoire universelle :

Si quelqu’un reproche à mon [œuvre] qu’elle n’a pas de langage assez courtisan, elle respondra ce que fit la Sostrate de Plaute, à laquelle son mari alleguant pour vice, qu’elle n’estoit pas assez complaisante et cageoleuse ; je suis, dit-elle, Matrone et femme de bien ; ce que vous demandez est le propre des filles de joye. Laissans donc ces fleurs aux poësies amoureuses, rendons venerable nostre genre d’escrire puisqu’il a de communs avec le théologien d’instruire l’homme à bien faire et non à bien causer[8].

Aubigné annonce ainsi une poésie qui refuse le confort des classiques entrées en matière. Au “je chante” habituel de la poésie des XVIe et XVIIe siècles, il substitue le « je veux […] crever » (II, 1), un véritable coup de force. Mais il annonce surtout un étalage des violences de son époque : « Ouvrir les fonds hideux, les horribles charongnes » (II, 6). Les Tragiques s’engagent à donner place à tous les thèmes et mots jugés triviaux par Malherbe. La démolition du « respect d’erreur » (I, 7) s’y accorde avec le refus de l’ajustement social, car avertit Aubigné : « Je n’excuse pas mes escrits/ Pour ceux-là qui y sont repris :/ Mon plaisir est de leur desplaire » (Préf., 367 – 369).

Avec cette vocation d’outrager les Valois et leurs agents, la poésie devient un acte de solidarité historique avec la France. Elle est, dans Les Tragiques, le produit d’une histoire poignante qui impose à Aubigné de revoir ses manières d’écrire. Désormais au service de la vertu, de la justice et de la paix, le poète ne se préoccupe pas de louer les grands. Il ne songe plus aussi à pétrarquiser : « Je n’escris plus les feux d’un amour inconnu […] j’apprens à ma plume/ Un autre feu auquel la France se consume » (I, 56 – 58). Poussé par « la vocation énonciative[9] », ce sentiment d’indignation par lequel un sujet se sent appelé à écrire sur le présent, il renie les solennelles déclarations amoureuses du Printemps et de l’Hécatombe à Diane (I, 55 – 58), s’éloigne aussi de la mythologie antique (I, 59 – 64), pour porter à la connaissance du monde la série des désastres devenus trop insoutenables à ses yeux : « tant d’actes passez/ Me font frapper des mains, et dire c’est assez » (II, 83 – 84).

Tandis que Pierre de Ronsard a recommandé dès 1562 une « ancre non menteuse » (Discours, 115), Aubigné le confirme dans cette exigence de la poésie historique en proclamant : « mieux vaut à descouvert monstrer l’infection/ Avec sa puanteur, et sa punition » (I, 1093 – 1094). Dans Misères, la narratio définit ainsi le réel comme source d’écriture des Tragiques : « ici le sang n’est feint, le meurtre n’i deffaut,/ La mort joüe elle-mesme en ce triste eschaffaut » (I, 75 – 76). La réplique aux flatteurs est en ce sens l’occasion de célébrer la puissance didactique du vrai en temps de crise :

[…] le vice n’a point pour mere la science,

Et la vertu n’est pas fille de l’ignorance ;

Elle est le chaud fumier sous qui les ords pechez

S’engraissent en croissant, s’ils ne sont arrachez :

Et l’acier des vertus mesme intellectuelles

Tranche et détruit l’erreur, et l’histoire par elles[10]. II, 1087 – 1092.

La fonction de la poésie historiographique consiste à protester contre l’oubli des violences des temps de crise. Pour Aubigné, il s’agit après la Saint-Barthélemy d’affirmer qu’en dépit e l’Édit de Nantes, il faut écrire fidèlement l’histoire douloureuse des guerres de religion et la partager avec les contemporains de ces guerres et les générations suivantes. La satire des violences civiles est aussi, chez lui, une exigence de sincérité personnelle. Malgré le déshonneur dont il sait que ses Tragique couvriront la France, le poète précise que sa droiture et sa douleur le contraignent à dénoncer le spectacle d’un désastre devenu insoutenable :

Ne pense pas […], mon lecteur, que je conte

À ma gloire ce point, je l’escris à ma honte.

Ouy j’ay senti le ver reveillant et picqueur

Qui contre tout mon reste avoit armé le cœur :

Cœur qui à ses despens prononçoit la sentence,

En faveur de l’enfer contre ma conscience[11]. I, 1073 – 1078.

C’est le cas des Feux, livre qui ouvre le récit des inquisitions à travers la France et l’Europe. Dans cette section des Tragiques, le but consiste notamment à faire la paix avec sa conscience : « J’eus un songe au matin, parmy lequel je vi/ Ma conscience en face, ou au moins son image,/ Qui au visage avoit les traicts de mon visage » (IV, 24 – 26).

Le mot “conscience” revient ici. Cette récurrence indique qu’une part importante est accordée à la faculté de jugement dans la création des Tragiques. Mais qu’est-ce que la conscience ? C’est le « miroüer de mon esprit », dit Aubigné au vers 38 des Feux. C’est le truchement de Dieu[12] en chacun d’entre nous, dit l’épouse de l’Amiral Gaspard de Coligny quand celui-ci hésite en mars 1562 à prendre les armes contre les Guise au lendemain du massacre de Wassy. La conscience est, dit aussi Louis Choisy[13], dans l’ordre moral le sentiment de la présence active et vivante de Dieu en nous. Qui dit conscience dit un double rapport avec Dieu. D’une part, un rapport religieux doit nous porter à aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre pensée. D’autre part, un rapport avec la loi morale préside au perfectionnement spirituel de l’homme, rapport qui se rattache à des impressions religieuses et dépend de celles-ci. La conscience, c’est donc Dieu en nous, Dieu nous pressant d’accomplir sa volonté, nous poussant dans la voie du perfectionnement moral et de la ressemblance avec lui en sainteté et en charité, et nous laissant entrevoir, comme récompense de notre fidélité, la parfaite union avec lui dans l’infinie béatitude.

C’est cette aspiration qui engage Aubigné à se détourner du silence devant les misères de son temps. Le poète dénonce tout ce qui blesse sa conscience. Il y va de la paix de son âme. Le récit des violences du siècle lui permet de s’épargner le remord[14] : « Je ne veux autre recompense/ Que dormir satisfait de moi » (Préf., 101 – 102).

Bref, si Aubigné se soustrait à la poésie de cour, s’il renie le pétrarquisme puis s’éloigne de l’imitation antique, c’est qu’il est poussé par « la vocation énonciative ». Soumis à l’autorité de sa conscience, à celles aussi de l’Église (I, 13 – 16) et de Dieu (I, 1221 – 1222 ; V, 1417 – 1440 ; VI, 137 – 140), il n’écrit pas ce discours poétique pour le cercle restreint de ceux qui ont qualité, comme les membres de la Pléiade, de juger une œuvre. C’est à la France du XVIe siècle et aux générations suivantes, aux épris de paix et de justice de tous bords de l’opinion publique qu’il s’adresse dans Les Tragiques. Le but consiste à obtenir de ces allocutaires une prise de conscience qui aboutit à une prise de responsabilité face aux violences commanditées, selon lui, par Charles IX et son Conseil. Il est question d’une écriture de la concernation qui vise à provoquer l’indignation et à cristalliser chez le plus grand nombre de narrataires la colère contre ce pouvoir royal.

Dénonciation engageante et appel à la mobilisation

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les destinataires des Tragiques ne sont pas constitués par le seul cercle de ceux qui savaient lire au temps de leur composition. À cette époque, il suffit d’une unique impression écrit pour que celui-ci soit l’objet d’une prise de connaissance collective[15], qu’il soit lu publiquement et discuté. Il s’agit, dans l’espace de la rumeur et de l’information publiques, de s’adresser à trois catégories d’allocutaires : les tenants du pouvoir royal pendant les guerres de religion ; les coreligionnaires protestants ainsi que les contemporains et les générations suivantes.

À travers les clichés révoltants du mundus inversus, Aubigné entreprend de convaincre et de persuader les Valois de leurs manquements aux bonnes mœurs et, en conséquence, de les forcer à revenir sur le droit chemin de la vertu et de l’authentique vie chrétienne. Cette vocation constitue le socle du blâme. De fait, selon ce qu’Aubigné dit d’eux, Charles IX et son Conseil paraissent vides de pitié. Sous prétexte que les huguenots présents à Paris lors des noces d’Henri de Navarre et de Marguerite de Valois étaient déterminés à poursuivre Henri de Guise, l’assassin présumé de l’Amiral Gaspard de Coligny, leur chef, jusque dans le palais royal et, pis, devant le Roi en personne[16], Charles IX et son Conseil ont allégué le salut du royaume et ont poussé la populace à les tuer la nuit du 23 au 24 août 1572. « Aus extrêmes dangers […] les remedes extremes », soutenait alors François de Chantelouve[17], reprenant la déclaration officielle approuvée par le Parlement de Paris et par laquelle Charles IX justifiait la Saint-Barthélemy. Le Conseil royal a dû penser être devant une de ces résolutions que les disciples de Machiavel appellent « des nécessités douloureuses[18] » pour sauver une nation.

Aubigné, lui, n’admet pas que, pour abolir la guerre civile entre catholiques et protestants et inaugurer le règne nouveau de la concorde, le mal fut nécessaire à ce point, qu’il fallut qu’un dernier et effroyable assaut fût donné aux membres de la religion prétendue réformée. Ce poète croit à la bienveillance et à Dieu. Au cataclysme de la Saint-Barthélemy et des autres violences infligées aux réformés pour motif de sédition, d’hérésie ou de menace d’entrer de force dans le palais de Charles IX, il oppose les cris de réprobation du patriote et du chrétien intransigeant. Il a horreur des violences qui déshonorent la France. Il les condamne dans tous leurs états. Tant que Charles IX et son Conseil oublient le devoir de protection civile qui leur est dévolu, ils se rendent indignes d’estime à ses yeux : « nous ne verrons jamais les estranges provinces/ Eslire à leur malheur noz miserables princes » (II, 747 – 748), se désole-t-il. L’horreur des démembrements qui rendent méconnaissables les victimes de la Saint-Barthélemy aux yeux de leurs proches (V, 1041 – 1048) contraint ses chefs à sentir le reproche de cruauté. L’abondance des vers de l’horreur dans Les fers[19] excluent les tenants du pouvoir royal de l’humanité. L’irrespect de la vie humaine par Charles IX et son Conseil dévoile un cauchemar historique inouï. Pendant que veuves et orphelins s’abrutissent d’affliction et de terreur, Aubigné les montre bannissant la pitié de leurs cœurs et se réjouissant devant le carnage (V, 929 – 952). Inconcevable ! Inacceptable ! Il faut avoir un cœur de marbre pour voir les horreurs que le Roi et son entourage voient sans ne pas être consterné comme eux. Nonobstant, la semaine qui suit le massacre, Charles IX perd le sommeil : « Du roy jusqu’à la mort la conscience immonde/ Le ronge sur le soir, toute la nuict lui gronde,/ Le jour siffle en serpent, sa propre ame luy nuit,/ Elle mesme se craint, elle d’elle s’enfuit » (V, 1021 – 1024).

L’agitation du Roi traduit la consternation d’un individu peiné parce que sa conscience lui reproche d’être coupable d’une exécution machiavélique. Si cela ne tenait qu’à Charles IX, les atrocités de la Saint-Barthélemy seraient à jamais enterrées dans les tréfonds de la mémoire collective. La terreur que ces violences provoquent chez leur commanditaire est l’une des raisons qui fondent l’Édit de Nantes. Avec cette loi, Henri IV a voulu mettre la Saint-Barthélemy et les autres violences des guerres de religion loin derrière les Français et les encourager à travailler, ensemble, pour un avenir meilleur. Pour lui, la représentation de ces désastres, sous quelque forme que ce soit, est susceptible d’attiser les haines entre catholiques et protestants, puis de prolonger les guerres qu’ils se font depuis le massacre de Wassy. Il est alors politiquement nécessaire de ne pas garder leurs traces dans les écrits sur l’histoire du pays. Le but de l’Édit de Nantes consiste aussi à permettre aux Français de marcher sans honte parmi les étrangers (V, 1536 – 1537). Tel est l’avis du politique dans Le réveille-matin : « J’en suis […] marry d’ouyr refreschir la memoire de ce que, pour l’honneur de ma patrie, de mon Roy, et des siens, je desireray estre ensevely au plus profond du puys de l’oubliance[20] ».

Or, ce qui est particulier à la mémoire de la Saint-Barthélemy, c’est sa capacité à hébéter ses commanditaires, comme cela arrive à Charles IX, pour les exorciser et épargner à la France un malheur similaire dans les temps suivants. Les mots de l’horreur confèrent au récit de ce carnage le pouvoir de confondre les Valois avec leur conscience. Ils visent à mettre les membres du Conseil de Charles IX au regret d’entendre leurs voix intérieures dire à chacun d’entre eux  tu es bien un monstre, tu ne peux pas le nier, les meurtres cruels que tu as commandités au cœur du Louvre, dans les rues de Paris et à travers les provinces de France en sont les preuves.

En plus de culpabiliser le Conseil royal, le récit de la Saint-Barthélemy fait naître, dans l’esprit des protestants, le refus de tout oubli ou de toute décision de jeter les armes. Les scènes de violence dont ce récit charrie se rattachent à un postulat capital : reporter le deuil des huguenots tués sous les ordres des Valois et trouver le moyen de les venger. Il est question également, dans la dynamique des raisons avancées par Jean Crespin[21] dans la préface de la première édition du Martyrologe, de rendre, par la poésie, leur mort utile. Aubigné assume la satire de la Saint-Barthélemy comme un moyen d’inspirer la solidarité vengeresse au nom de la paix des survivants. Cette paix ne tombe pas du ciel, elle se conquiert, par les armes s’il le faut. Ainsi les allocutaires huguenots doivent-ils prendre en charge eux-mêmes leur destin. Leur poète leur signifie les obligations morales qui leur imposent de serrer les rangs contre les auteurs des morts cruelles des leurs. Il leur fait entendre aussi « la voix qui console » (IV, 585) dans les heures dures de la persécution, leur administre donc la médecine quand il donne, à l’inverse, le poison aux Valois (Préf., 372).

Pour désarçonner davantage ses cibles, la satire albinéenne fait entrer en action les anecdotes accablantes. Cette fois, avec les traits d’une confidence troublante, la narratio expose l’inavouable au grand jour. L’anecdote est un micro-récit qui met l’accent sur la gangrène morale des tenants du pouvoir royal, en particulier les scandales de leur vie. Dans Princes, le but consiste à imposer l’idée du comble des vices pour bouleverser le regard du lecteur sur les grands de France. À proprement parler, en faisant part d’un projet satirique qui n’a que les Satires de Juvénal comme précédent (« Je veux ouvrir au vent l’averne vicieux » (II, 3)), Aubigné exhibe sur le compte des Valois des menus faits avilissants pour empoisonner leur vie et vexer l’opinion publique contre eux. En l’occurrence, la théologie satanique de la Reine Catherine (I, 921-934) choque au plus haut point. Le lecteur s’inquiète pour la France dont le Roi, Charles IX, s’abandonne aux plaisirs du sang (II, 763 – 772) quand son frère, Henri III, a des mœurs efféminées ou ne s’accouple pas avec le sexe opposé (II, 773-776). Rien que des plaisirs coupables et une absence de vertu chez la Régente de France et ses fils. En plus de commanditer la violence, ces rois vicieux laissent abréger les grossesses au sein de leur cour : « Du Louvre les retraicts sont hideux cimetieres,/ D’enfans, vuidez, tüez par les apoticaires :/ Noz filles ont bien sceu quelles receptes font/ Massacre dans leurs flancs, des enfans qu’elles ont » (II, 1023 – 1026).

Cette dénonciation choque les sensibilités. De fait, sans être encore conscients, les tout-petits ont le droit de vivre comme tout le monde. Ils sont humains dès leur conception. Leurs conceptions sont vues comme des accidents infâmes, mais ces embryons ne méritent pas d’être condamnés à la mort. Les coupables sont les princesses dépravées qui les ont conçus hors des liens du mariage. La raison du déshonneur public ne peut justifier leur suppression délibérée[22]. Ces embryons avortés au sein du Louvre dans l’indifférence générale sont les martyrs de l’innocence. Les légèretés qui aboutissent à leur conception signifient que la cour de Charles IX est une maison royale moralement malade. S’il existe dans cette cour des grossesses hors mariage ainsi que des cimetières d’avortés, c’est que la fornication et l’inhumanité y règnent. Plutôt que de supprimer les produits des adultères et des dépravations, révoquer ces travers est la solution morale, fait penser Aubigné.

Il s’agit donc dans Princes d’un catalogue de vices qui obligent la Reine Catherine et ses fils à voir leurs dégénérescences. Faire prendre parti est également le dessein de l’anecdote. Celui-ci tient encore son caractère révoltant des détails cliniques des scènes de massacre. Dans Misères, les découvertes horribles qu’Aubigné fait à Mont-moreau blessent les affects du lecteur. Le morcèlement des membres d’une famille s’y adresse au regard. Les mots qui décrivent ce massacre choquent la moralité que l’humanité voudrait charitable envers enfants, femmes et vieillards. Le lecteur insensiblement s’anime de parenté vengeresse en faveur des immolés. La violence qu’il lit heurte son pathos. Les règles élémentaires de pitié étant piétinées (I, 450-453) puis les éléments cosmiques (l’air, l’eau, la terre) détournés de leurs fonctions naturelles qu’étant utilisés par les soldats des Valois comme outils d’assassinats collectifs (IV, 523 – 526), le lecteur est ahuri par l’image de la mère mi-morte mi-vivante forcée de se gaver de la chaire du « fruict de son ventre » (V, 1025) :

Qui pourra voir le plat, où la beste farouche,

Prend les petits doigs cuits, les joüets de sa bouche ?

Les yeux esteints ausquels il y a peu de jours

Que de regards mignons s’embrazoient ses amours ?

Le sein douillet ? les bras qui son col plus n’accolent ? I, 549 – 553.

La représentation clinique assure à ce tableau d’horreur son efficacité paralysante. Plus que les corps démembrés du père et de la mère, la recette composée des membres d’un corps voué à être protégé suscite un recul instinctif. Sans avoir vu de ses yeux ce spectacle, le lecteur de Misères tressaillit. La seule idée de l’étranglement du nouveau-né le porte à souhaiter le déchainement de la vindicte populaire contre les Valois, leur punition par Dieu aussi. La recette que compose le corps de l’enfant trop angélique n’est pas une coutume rituelle. Elle est la conséquence de la faim qui force les agonisants et les rares paysans qui ont le temps de s’atterrer dans les forêts pendant le passage des armées royales à devenir anthropophages en mangeant, pour survivre, de la chair d’enfant, des cadavres et des racines douteuses (I, 311 – 318).

Au même titre qu’Aubigné forcé à hausser le ton de la satire et à crier sa colère[23], le lecteur doit moins se fâcher contre la génératrice de vie devenue cannibale que se vexer contre le Louvre qui a fait de la France une terre de supplice pour ses fils. S’il ressent de l’hébétude devant le massacre des gens des provinces, c’est que la mise en abîme met en relief l’offense extrême à l’espèce humaine[24]. L’anatomie de l’horreur de Mont-moreau transmet l’affliction qui a dicté à Aubigné la création des Tragiques. Son réalisme s’impose sans effort à l’esprit pour conduire ceux qui la liront à écumer de colère contre les Valois. Conscient que pour provoquer cette colère il faut attester la véridicité du tableau d’horreur, Aubigné précise : « Cett’ horreur que tout œil en lisant a doubté,/ Dont noz sens dementoient la vraye antiquité :/ Cette rage s’est vüe et les meres non meres/ Nous ont de leurs forfaicts pour tesmoings oculairs » (I, 495 – 498).

En définitive, les tableaux d’atrocités dépeints dans Les Tragiques influencent certainement l’opinion générale du lecteur vis-à-vis de Charles IX et de son Conseil et ne peuvent qu’alimenter sa juste colère. Dans ce discours poétique engagé, le récit-témoignage joue sur ce que le narrataire a de moins rationnel. Il anime progressivement le lecteur de la haine qu’il n’avait pas contre les Valois avant d’ouvrir Les Tragiques. Ce pouvoir de la satire à transmuer la passivité du lecteur en prise de position contre les Valois se réalise au moyen des subtilités dénonciatrices de l’incrimination.

Montrer la violence ne consiste pas, pour Aubigné, seulement à décrire la suite de faits cruels des guerres de religion. Le poète essaie de nouer le dialogue avec le lecteur, juge dont il lui faut absolument emporter l’adhésion. Il établit avec lui une relation de personne à personne, même si cette relation reste abstraite. Pour qu’il y ait influence sur les pensées et sur les sentiments de ce narrataire, Aubigné adresse la narratio à ses sens, lui rapporte ses témoignages personnels sur les violences infligées par des Français à des Français. Essentiellement centrés sur l’attestation visuelle (« mes yeux sont tesmoins du sujet de mes vers » (I, 371)), ces témoignages laissent plusieurs fois la place aux jugements sur les actions et sur les acteurs des violences. Tous les éléments socio-culturels nécessaires à la compréhension de l’origine des guerres de religion par le narrataire, mais principalement à sa prise de parti, lui sont présentés. Ce souci didactique correspond à la fonction explicative des portraits satiriques.

Il revient aux épris de justice de tous bords de la doxa de se mobiliser contre s horreurs vues par Aubigné et rapportées par lui. Aubigné lui-même illustre ce devoir de mémoire et de protestation légitimé par l’excès des violences des guerres de religion. Chaque cri de colère qu’il profère envers les misères de son temps est la marque de son attachement à la paix. L’éloquence indignée tient chez lui du soupir moral. Elle fait retentir la voix courroucée d’un intransigeant. Le lecteur attend ses réactions colériques dans l’énonciation. Chacune des protestations d’Aubigné porte, à ses yeux, les empreintes de la droiture. Émanant d’une nécessité intérieure[25], ces protestations produisent cet état optimal d’écoute qui cristallise chez le plus grand nombre de lecteurs les afflictions qui les emplissent de fureur contre le Louvre.

Bref, faire la satire des guerres de religion, c’est pour Aubigné faire naître dans l’esprit des narrataires le refus de toute indifférence, mais d’abord faire office de reproche envers Charles IX et son Conseil, adresser aussi ses alertes aux générations postérieures. L’évocation des sacrilèges et des violences sur les corps pendant ces guerres vaut appel à la raison et à la mise en garde. Elle indique qu’Aubigné réalise son repentir poétique précisément pour pouvoir faire part de sa colère devant les misères insoutenables de son époque. Cette redéfinition de la ligne poétique initiale au moment des violences entre Français tient lieu d’élan éthique qui parle à l’imagination et aux passions pour imposer des positions sociales face à la violence. Avec la renovatio poétique, Aubigné fait appel aux sentiments les plus nobles, propose une image idéale de la France, puis ne manque pas de rappeler à chacun de ses allocutaires sa place dans la vie, face à l’histoire ainsi que devant Dieu. Dans cette mesure, l’interpellation satirique participe, chez lui, de l’art de la mise en garde individuelle. Elle donne à chacun des destinataires des Tragiques des repères pour lui faire aimer ce qui honore l’existence personnelle puis permet, dans le même temps, de mieux préparer son salut.

 

Sangoul Ndong est maître de conférences à l’Université Assane Seck de Ziguinchor – Sénégal. Il s’intéresse aux pouvoirs de mobilisation de la poésie militante dans les périodes de trouble, essentiellement dans les œuvres de propagande des guerres de religion en France. Il est l’auteur de : « L’éloquence huguenote. Lecture pragmatique de la dispositio des Tragiques» ; « Ronsard et la verve licencieuse » ; « La patience du martyr huguenot, ou l’hymne à la tolérance chez Agrippa d’Aubigné », etc.

Bibliographie

AubignÉ, Agrippa d’, Les Tragiques [1616], édition critique établie et annotée par Jean-Raymond Fanlo, Paris, Champion classiques, 2006.

AubignÉ, Agrippa d’, Histoire universelle du sieur d’Aubigné, I, Amsterdam, Comelin, 1626.

Barthes, Roland, « Qu’est-ce que l’écriture ? », dans Le degré zéro de l’écriture, suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Seuil, 1972, pp. 15 – 20.

Boileau, Nicolas, « Chant I », dans L’art poétique [1674], préface par Sylvain Menant, Paris, Garnier Flammarion, 1969, pp. 87 – 93.

Chantelouve, François de, La tragédie de feu Gaspar de Colligni, jadis amiral de France : contenant ce qui advint à Paris le 24 aoust 1572, avec le nom des personnages [1575], acte V, gallica.bnf.fr.

Choisy, Louis « L’autorité de la conscience », dans La conscience, conférences prêchées à Genève, publiées sous les auspices de la société genevoise des publications religieuses, Genève, F. Richard, 1872, pp. 5 – 40.

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Rotrou, Jean de, Antigone [1638], publication par Gwénola, Ernest et Paul Fièvre, Paris, Théâtre classique, 2015.

Notes

[1] Pour cette œuvre poétique parue en 1616 et qui raconte les guerres de religion, nous utilisons l’édition critique établie et annotée par Jean-Raymond Fanlo, Paris, Champion classiques, 2006. Misères, Princes, Les feux, Les fers et Vengeances que nous citons sont indiqués par leurs numéros en chiffres romains (I, II, IV, V et VI) suivis des numéros des vers. La Préface est abrégée : Préf.

[2] Satires, I, traduction nouvelle et présentation de Claude-André Tabart, Paris, Gallimard, 1996, vers 33.

[3] Il te faut t’effacer devant ceux qui recueillent/ Des testaments sur l’oreiller, ceux qu’élèvent jusqu’au pinacle/ La route la plus sûre à l’époque où nous sommes :/ Le vagin d’une vieille riche. Satires, op. cit., vers 49 – 52.

[4] Nicolas Boileau, « Chant I », 134, dans L’art poétique [1674], Épîtres, Odes, Poésies diverses et Épigrammes, chronologie et préface par Sylvain Menant, Paris, Garnier Flammarion, 1969.

[5] Concernant les guerres de religion, Henri de Navarre devenu Henri IV, Roi de France, décrète : « défendons à tous nos sujets, de quelque état et qualité qu’ils soient, d’en renouveler la mémoire […] pour quelque cause et prétexte que ce soit […] sur peine aux contrevenants d’être punis comme infracteurs de paix et perturbateurs du repos public », dans Édit de Nantes en faveur de ceux de la religion prétendue réformée, 13 avril 1598, article 2. URL : http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html.

[6] Contraire de messéance, ce mot signifie depuis Cicéron (« L’orateur adressé par Cicéron à M. Brutus », dans L’orateur, Œuvres complètes de Cicéron, traduction nouvelle par M. Alphonse Agnant, XXXII, Paris, C.L.F., Panckoucke, 1840, p. 57) une attention à conformer les paroles au contexte et aux personnes. Il correspond à l’harmonie interne du texte poétique, aussi à l’harmonie entre l’œuvre et le public, la haute société en particulier, que Malherbe interdit de choquer. La bienséance traduit le bon-goût thématique et lexical.

[7] Inhabituels dans la création poétique du XVIe siècle ainsi que dans celle du début du siècle suivant (Lire Elliott Forsyth, « L’exorde de Misères », dans La justice de Dieu. Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné et la Réforme protestante en France au XVIe siècle, Paris, Honoré Champion, 2005, p. 164 ; Jean-Raymond Fanlo, « Dans le vif du sujet. La triple crise du début de Misères », dans Tracés, ruptures. La composition instable des Tragiques, Paris, Champion, 1990, p. 33), ces exordes expriment une exigence d’engagement fondée sur le postulat d’un franc-parler aux antipodes de ce que Pascal Debailly dénomme les « discours sucrés et lénifiants du flatteur ». « L’éthos du poète satirique », dans Bulletin de l’association d’étude sur l’Humanisme, la Réforme et la Renaissance, n°57, 2003, p. 82.

[8] Histoire universelle du sieur d’Aubigné, I, Amsterdam, Comelin, 1626, p. 3.

[9] Dominique Maingueneau, « Autorité et vocation énonciative », Le contexte de l’œuvre littéraire. Énonciation, écrivain, société, Paris, Dunod, 1993, p. 78.

[10] Il est question, dans ces vers, de la même conviction qui se retrouve chez Simon Goulart persuadé que « les choses dignes de memoire ne doyvent estre desrobees à la posterité […] puisque le silence des uns fait croistre la fureur des autres souventesfois, […] qui osera dire qu’il ne soit meilleur, en quelque temps, de parler que de se taire ? », « Préface », dans Memoires de l’Estat de France [1578], I, non paginée.

[11] Nous soulignons ici et dans la suite.

[12] « Délibérations et résolutions des princes reformez pour la prise des armes », dans Histoire universelle du sieur d’Aubigné, op. cit., livre 3, chapitre 2, p. 184.

[13] « L’autorité de la conscience », dans La conscience, conférences prêchées à Genève, publiées sous les auspices de la société genevoise des publications religieuses, Genève, F. Richard, 1872, pp. 8 – 10.

[14] Le remord expose l’individu qui a manqué à une obligation morale aux reproches de « ces invisibles bourreaux des âmes criminelles » dont Jean de Rotrou parle dans Antigone [1638], publication par Gwénola, Ernest et Paul Fièvre, Paris, Théâtre classique, 2015, V, 5. Caractérisé en permanence par le désagrément, le remord gronde la conscience du coupable. Les supplices intérieurs auxquels il confronte sont les peines qu’Aubigné redoute, et qui l’infléchissent à ne pas se dérober au devoir de décrier les guerres de religion. Tout tient, chez ce poète, au sens de la responsabilité sociale.

[15] Denis Crouzet, « L’information : un enjeu de la lutte », dans Les guerriers de Dieu. La violence au temps des troubles de religion, vers 1525 – vers 1610, préface de Pierre Chaunu, avant-propos de Denis Richet, Seyssel, Champ Vallon, 1990, p. 187.

[16] Arlette Jouanna, « La majesté royale blessée », La Saint-Barthélemy. Les mystères d’un crime d’État, Paris, Gallimard, 2007, p. 135.

[17] La tragédie de feu Gaspar de Colligni, jadis amiral de France : contenant ce qui advint à Paris le 24 aoust 1572, avec le nom des personnages [1575], acte V, gallica.bnf.fr.

[18] Louis Choisy, « L’autorité de la conscience », dans La conscience, op. cit., pp. 35 et 36.

[19] « Le jour marqué de noir, le terme des appas », 767 ; « Grouillassent tant de feux, de meurtriers et de fers », 792 ; « La fille oste à la mere et le jour et la vie », 826 ; « L’un à bien esgorger, l’autre à tendre la gorge », 846 ; « Ces licts pieges fumans non pas licts, mais tombeaux », 863 ; « L’eau couverte d’humains, de blessez mi-noyez », 868 ; « Percé de trois pongnards aussy tost qu’amené », 912 ; « A des-unir les corps que le ciel a conjoint », 920 ; « … le ciel fume de sang, et d’ames », 937 ; « Giboioit aux passants trop tardifs à noier », 952 ; « Changeant la terre en fer, et le ciel en airain », 992 ; « Ceux-là servent d’hostie : injustes sacrifices », 993 ; « Les corbeaux noircissants les pavillons du Louvre », 1018 ; « Voyoit traisner le fruict de son ventre et son cœur », 1035 ; « La plainte fut sans voix, muette la douleur », 1036 ; « Parmy six cent noiez, victimes immolees », 1061 ; « Seize cent poignardez, attachez à douzaines », 1065 ; « … l’amas fit une isle, une chaussee, un mont », 1067.

[20] Philadelphe Eusèbe, « Dialogue I », dans Le réveille-matin des François et de leurs voisins, Edimbourg, Iaques Iames, 1574, p. 5.

[21] Pour cet auteur, si les protestants regardaient de près les malheurs qui leur avaient été faits et qui continuaient de s’abattre sur eux pendant les guerres de religion, ils auraient vu que ces malheurs contenaient assez de matière sainte pour faire écrire l’histoire mémorable de ce temps et chanter la gloire de Dieu. Cette matière sainte, c’étaient les martyrs réformés dont il ne convenait pas d’ensevelir la mémoire, parce qu’ils étaient des exemples de constance et de patience à enseigner au reste des fidèles de l’Église. Lire « Préface de la première édition du Martyrologe [1554]. Jean Crespin à tous fideles qui desirent l’advancement du regne de nostre Seigneur Jesus Christ », dans Histoire des martyrs persecutez et mis à mort pour la verité de l’Évangile, depuis le temps des apostres jusques à present [1619], édition nouvelle précédée d’une introduction par Daniel Benoît et accompagnée de notes, I, Toulouse, Société des livres religieux, 1885, p. XXXIV.

[22] Nous nous référons, ici, aux prêches du Pape Jean-Paul II sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine. « Tu ne tueras pas. La loi sainte de Dieu », chapitre III, dans Lettre encyclique. Evangelium vitae, 58. Du souverain pontife aux évêques, aux presbytres et aux diacres, aux religieux et aux religieuses, aux fidèles laïcs et à toutes les personnes de bonne volonté sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine, donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 25 mars 1995, solennité de l’annonciation du Seigneur, en la dix-septième année de mon pontificat.

[23] Mes cheveux estonnez herissent en ma teste :/ J’appelle Dieu pour juge, et tout haut je deteste/ Les violeurs de paix, les perfides parfaicts,/ Qui d’une salle cause amenent tels efect. I, 429 – 432.

[24] Frank Lestringant, « La contrainte du vrai », dans Lire Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, avec la collaboration de Jean-Charles Monferran, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 55 ; Gisèle Mathieu-Castellani, « La scène judiciaire dans Les Tragiques », dans Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné, actes de la journée d’études Agrippa d’Aubigné, 9 novembre 1990, réunis et présentés par Françoise Charpentier, Cahiers textuels, n°9, p. 96.

[25] Roland Barthes, « Qu’est-ce que l’écriture ? », dans Le degré zéro de l’écriture, suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Seuil, 1972, p. 16.

Guerre et terrorisme

Revue Chameaux — n° 12 — automne 2019

Dossier

  1. Présentation du numéro

  2. Histoire et terrorisme d’après l’œuvre de Fouad Laroui

  3. L’écriture de la concernation : sacrilèges et corps violentés dans Les Tragiques.

  4. De Hans-Jürgen Syberberg à Elem Klimov : combattre « Hitler comme cinéaste »

  5. L’humanisme à l’épreuve : l’œuvre de Lorand Gaspar et le conflit israélo-palestinien

  6. Magie blanche et magie noire : cinéma populaire et terrorisme

  7. Polyphonie narrative et mise en abyme intermédiale des voix dans 11 Septembre mon amour (2003) de Luc Lang

  8. Post-exotisme et terrorisme littéraire : ambiguïté

  9. La structure thématique causale de L’Immeuble Yacoubian : entre frustration et dérive terroriste

  10. Quels régimes de vraisemblance pour les récits romanesques des témoins de la Grande Guerre ?

  11. La crudité littéraire face à la cruauté terroriste. Le cas de Charlie (José Luis Castro Lombilla) et de Carne rota (Fernando Aramburu)

  12. Matthias Bruggmann. Décentrement et incertitude du regard

  13. L’écriture du terrorisme dans la littérature algérienne

  14. Reconquérir l’Histoire par la fiction : la Bataille de Culloden dans la série télévisée Outlander

Hors-dossier

  1. Structures et fonctions du récit de deuil