L’écriture du terrorisme dans la littérature algérienne

Par Marie-Claude Hubert — Guerre et terrorisme

Le terrorisme est aujourd’hui un fait omniprésent. Il s’est imposé par une remise en question violente des valeurs occidentales et du modèle démocratique. Nous nous intéresserons au terrorisme algérien de la décennie noire, celle de 1990 : « Tout au long des années 1990, la situation algérienne a donc souvent été évoquée comme une ‘tragédie à huis clos’ »[1]. Les écrits qui témoignent de cette histoire récente sont nombreux et mirent en péril la vie de leurs auteurs et autrices.

L’Algérie a connu la longue expérience de la colonisation française, de la guerre de libération de 1954 jusqu’à celle d’indépendance en 1962. En 1991, le gouvernement, anticipant une victoire du FIS (Front islamique du salut)et craignant de perdre le pouvoir et de voir la mise en place d’une république islamique, annule les élections après les résultats du premier tour. Karima Lazali explique, dans Le trauma colonial, que « c’est dans cette ambiance d’insécurité et de confusion que les islamistes, bannis du jeu politique, prennent les armes et le chemin du maquis, plongeant l’Algérie dans un bain de sang. »[2] Il est important de préciser que cette « guerre invisible », selon l’expression de Benjamin Stora, était aussi bien invisible de l’intérieur que de l’extérieur du pays. Durant ces dix années, l’Algérie est restée isolée du reste du monde. La plupart des agences de presse avaient quitté le pays en 1994 et la mainmise du gouvernement interdisait à la presse algérienne de mentionner toute information sur le terrorisme. Le gouvernement emploie les mêmes stratagèmes de dissimulation et d’altération de la réalité que ceux ayant été utilisés après l’indépendance afin de maintenir une version unique et officielle de l’histoire algérienne. C’est précisément contre un tel effacement que toute une génération de femmes et d’hommes s’engage dans l’écriture. De cette décennie noire surgit une écriture de l’urgence chez Fériel Assima, Assima, Maïssa Bey, Assia Djebar, Yasmina Khadra, Aïssa Khelladi, Leila Maraoune, Arezki, Rachid Mimouni. Quel sens revêt l’expression « écriture de l’urgence » ? Assia Djebar parle de « l’écriture et de son urgence. L’écriture pour dire l’Algérie qui vacille »[3]. Née dans un contexte dramatique, cette écriture témoigne, raconte, elle interpelle le lecteur. En 1966, dans un entretien publié dans la revue Algérie Littérature Action et effectué à la suite de la publication de son premier roman Au commencement était la mer, Maïssa Bey l’exprime ainsi :

Et puis il a fallu qu’un jour, je ressente l’urgence de dire, de « porter la parole » comme on pourrait porter un flambeau. C’était une nécessité devant la menace de plus en plus précise de confiscation de la parole. De la parole féminine, mais pas seulement. Je n’avais, je n’ai plus le droit de continuer à me complaire dans une contemplation trop souvent narcissique et stérile.[4]

Lorsqu’elle publie pour la première fois, en 1988, Nouvelles D’Algérie, elle indique sur la quatrième de couverture : « Voici des nouvelles d’Algérie écrites dans l’urgence de dire, dans la volonté de témoigner. »[5]

Que disent les autrices et les auteurs de l’entreprise de destruction qui a secoué l’Algérie pendant la décennie noire ? Quels topos retiennent-ils pour construire un imaginaire de la terreur ? Est-ce les mêmes chez les autrices et auteurs ? Comment se pose la question du genre pendant la terreur intégriste ? Le terme « genre » permet d’analyser les relations qu’entretiennent les femmes et les hommes dans une société donnée. Dans le contexte qui nous occupe, nous envisageons la question à deux niveaux. Nous analyserons, d’une part, l’impact de la montée de l’intégrisme sur les hommes et les femmes pendant la décennie noire et, d’autre part, la façon dont les auteurs et autrices vont traiter de ce traumatisme dans leurs fictions.

Mise en fiction du trauma colonial

L’ensemble des œuvres montrent une société à la dérive, gangrénée par la violence, comme si cette dernière était inscrite dans les gènes de l’histoire algérienne. Le retour incessant de la violence est très souvent présenté comme le résultat d’un blocage de la mémoire. Autrices et auteurs sont là pour rompre ce silence, comme le souligne Karima Lazali : « la littérature tente d’écrire les blancs et les impensés du fait historique. »[6]

Les fictions vont établir un lien de continuité entre les violences présentes et celles de l’histoire coloniale. Maïssa Bey met en évidence les atrocités de la guerre d’indépendance qu’elle confronte à celles de la décennie noire : « plus terrible encore que l’autre, la vraie, celle où l’ennemi se découvre, s’affronte à visage découvert. Ces visages sombres, pleins de haine dans les rues, au seuil des maisons. »[7]Assia Djebar établit, elle aussi, un lien entre la violence immédiate du terrorisme et celle du passé colonial : « Voici qu’arrive le temps des égorgeurs ! Arrive ? Non, hélas, ce temps sanglant était déjà là, s’était glissé entre nous, au cours de la guerre d’hier, et nous ne le savions pas. »[8] Rachid Mimouni dans La Malédiction, fait, lui aussi, entendre cette même continuité. Les vieux racontent les violences du maquis pendant la guerre d’indépendance alors que les jeunes sont confrontés à la terreur intégriste. Dans Rose d’abîme, d’Aïssa Khelladi, Mouloud perd la raison tant est grande sa déception des lendemains de lutte, qui n’ont pas apporté les changements tant espérés après la libération. La torture qu’il subit dans les commissariats du présent ravive les tortures du passé. Il sombre dans la folie, car se mêlent dans son esprit la violence de la résistance au colonialisme, les émeutes d’octobre 1988 dans les rues d’Alger et la montée en puissance de l’intégrisme. À partir de cette histoire familiale, Aïssa Khelladi suggère que l’Algérie ne pourra se délivrer de la violence qu’en la regardant en face. Néanmoins, il reste pessimiste sur les possibilités de sortir de cette spirale, comme en témoigne l’épilogue du livre :

…Nous ne sommes pas nés d’une civilisation, mais d’une absence de civilisation, nous ne sommes pas porteurs d’humanité́, mais de barbarie, nos idéaux ne sont que tyrannie et taghout, la seule conception que nous ayons de la vie est sa fin, nous venons d’un temps éculé́ archaïque, pour faire la guerre au rire à la joie de vivre et à la beauté́, nous sommes les barbares de cette fin de siècle[9].

La famille décrite par Khelladi est à l’image de l’Algérie qui sombre dans le chaos de la folie meurtrière tout comme celle décrite dans le roman Ravisseur de Marouane. Pour échapper à cette paranoïa généralisée, l’exil devient la seule option. Maïssa Bey dans son roman, Entendez-vous dans les montagnes ? met en scène une femme qui est en train de fuir l’Algérie. Dans le wagon, elle se retrouve face au bourreau de son père. Tels sont les aléas de l’histoire, puisqu’elle va se réfugier en France pour échapper aux violences de son propre peuple. Cette femme qui s’exile fuit d’une part la violence aveugle de l’intégrisme. D’autre part, la rencontre de cet homme la renvoie à la violence de la guerre d’Algérie, à la mort de son père, tué par l’armée française :

Toute petite déjà, elle essayait de donner un visage aux hommes qui avaient torturé son père avant de le jeter dans une fosse commune. Mais elle ne parvenait pas à leur donner un visage d’homme. Ce ne pouvait être que des monstres… comme ceux qui aujourd’hui, pour d’autres raisons et presque aux mêmes endroits, égorgent des enfants, des femmes et des hommes […] des hommes qui n’avaient rien d’humain.[10]

Autrices et auteurs inscrivent la montée de l’intégrisme religieux dans l’histoire sanglante de l’Algérie issue du colonialisme. Par la fiction, ils témoignent de la terreur de la décennie noire. Pourquoi la fiction ? Hannah Arendt, en citant l’autrice danoise Karen Blixen dans la Condition de l’homme moderne, suggère une première réponse : « Tous les chagrins sont supportables si on en fait un conte ou si on les raconte. »[11] De son côté, Jean-Marie Schaeffer rappelle les pouvoirs de la fiction et précise qu’elle « fait plus que témoigner » :

La fiction nous donne la possibilité de continuer à enrichir, à remodeler, à réadapter tout au long de notre existence le socle cognitif et affectif originaire grâce auquel nous avons accédé à notre identité personnelle et à notre être-au-monde. La fiction, par son existence même témoigne du fait que notre vie durant nous restons redevables d’une relation au monde. Mais elle fait plus que témoigner de ce fait : elle est un des lieux privilégiés où cette relation ne cesse d’être renégociée, réparée, réadaptée, rééquilibrée — dans un bricolage mental permanent auquel seule notre mort mettra un terme.[12]

Mise en fiction de la terreur

C’est dans le cadre de la fiction que la relation quotidienne à l’horreur va être « renégociée, réparée, réadaptée, rééquilibrée » pour reprendre les termes de Jean-Marie Schaeffer utilisés au sujet des auteurs et autrices de notre corpus. Nous montrerons comment le peuple algérien vit avec un sentiment d’insécurité permanent, puis l’analyse portera sur les impacts de l’intégrisme sur les hommes et les femmes.

L’ensemble des œuvres dénoncent un terrorisme qui déstructure la société par des interventions violentes dans les modes de vie. L’armée, dans un premier temps, n’intervient pas. Le narrateur du récit Maintenant, ils peuvent venir note que « des choses graves se passent et les autorités laissent faire. »[13] Fériel Assima, Yasmina Khadra, B. Sansal et Arezki Mellal soulignent l’omniprésence du FIS dans le pays : « Les intégristes se sont emparés de tous les espaces de la vie publique. Un immense danger plane »[14]. Fériel Assima montre comment les islamistes s’organisent et régentent la société. Il y a des pénuries dans l’alimentation, il n’y a plus de livres ou de crayons dans les écoles. La misère croît. Les hôpitaux n’ont plus de matériel. Les pannes de courant sont fréquentes. Les murs se couvrent de slogans : « les murs sont couverts de graffitis appelant au djihad, dénonçant les athées. »[15] Les prières des mosquées se font haineuses : « chaque jour, le nombre des ‘croyants’ augmente. Les mosquées débordent, on prie dans les rues. »[16] Les attentats à la bombe se multiplient, les voitures piégées laissent des corps en morceaux.

La mort est ainsi omniprésente dans toutes les fictions. Le cimetière devient un topos de ces fictions. Mais les cimetières ont perdu de leur sérénité, car l’extrême violence qui précède la mise à mort et l’acharnement sur les corps morts rend celle-ci encore plus insupportable : « Depuis quelques mois, des corps que personne ne peut identifier sont découverts dans les champs. »[17]Arezki Mellal s’interroge sur cet acharnement « à charcuter un humain de la façon la plus cruelle possible, au nom de Dieu. »[18] Foucault donne une explication dans Surveiller et punir et montre que les excès dans les supplices pour donner la mort participe d’une économie du pouvoir : « c’est un phénomène inexplicable que l’étendue de l’imagination des hommes en fait de barbarie et de cruauté. »[19] Ainsi, la destruction du cadavre a pour objectif de redoubler la terreur dans la population. Force est de constater que la mort de l’individu ne suffit pas dans la logique islamiste, il s’agit d’aller au-delà par la défiguration, le dépeçage, l’évidement du dedans. C’est ce que le psychanalyste Paul-Laurent Assoun appelle « tuer le mort »[20].

Non seulement la mort envahit le monde des vivants, mais le rapport à l’autre est perverti dans la logique terroriste. C’est ainsi que « chaque individu devient victime potentielle, ou criminel en puissance. »[21] Maintenant, ils peuvent venir est un roman écrit à la première personne du singulier. Il rend compte d’une atmosphère mortifère qui s’incruste dans les corps et les esprits des sujets jusqu’à les rendre fous. La tension dramatique du texte montre un homme dépossédé de sa vie et de son humanité. Le titre du livre prend tout son sens dans les dernières pages. Pris au piège dans une embuscade, le narrateur refuse que sa petite Safia soit massacrée par les terroristes. Il choisit de la tuer plutôt que d’assister à son assassinat :

Safia est dans mes bras. Des hurlements déchirent la nuit. Un groupe arrive. […] ‘Papa, ils font mal les égorgeurs, très mal ? Comme lorsque je suis tombée dans l’escalier ? ’ Je la serre très fort sur la poitrine. Elle tremble, une feuille. ‘Papa j’ai froid’. Je l’enfouis sous le pan de ma veste. Une pensée me perfore le crâne, se plante sauvagement : Ils ne l’auront pas vivante ! Ma main saisit son cou frêle. ‘Papa tu me fais mal’. Je serre de toutes mes forces. Mes doigts ont vite brisé le cartilage. Sa tête retombe sur sa poitrine. […] Maintenant, ils peuvent venir.[22]

Le calvaire de ce père assassin/sauveur de sa fille ne fait que commencer lorsqu’il entend un terroriste lui dire « Laissez ce chien en vie. Qu’il rentre chez lui. Qu’il raconte ce qu’il a vu. Qu’il raconte ce qu’il a fait. »[23] L’auteur dévoile un monde où mort et barbarie se confondent pour entretenir la terreur, mais l’auteur de ce récit touche une limite, celle de la fiction face au mal absolu, face à l’innommable manque de moyens. Les phrases sont courtes. Les ellipses sont fréquentes. Les mots manquent pour dire l’horreur.

La décennie noire s’accompagne d’un conservatisme social dont les femmes sont les premières victimes. L’occupation de l’espace se marque suivant le genre. Les femmes doivent se soumettre au port du voile afin d’être acceptées dans l’espace public. En effet, Asma Lamrabet note dans Islam et femmes que c’est « vers les années 1970-1980 qu’apparaît une nouvelle conception de l’habillement, prescrivant le port du voile ou hijab. »[24] Les rues se remplissent d’hommes et les normes vestimentaires s’imposent pour les deux sexes : « On n’y voit plus que des femmes en hidjad et des barbus en kamis et pantoufles »[25]. Yasmina Khadra note, lui aussi que « le hijab est imposé, et la barbe exigée »[26] Les femmes ne peuvent plus sortir sans courir le risque d’insultes et de menaces de la part des islamistes. Le narrateur du récit Maintenant, ils peuvent venir est effrayé de voir toutes les femmes en noir :

J’ai vu passer des femmes entièrement vêtues de noir, elles n’avaient plus d’yeux, tout leur visage était recouvert. Elles portaient des gants noirs. Elles étaient tellement silencieuses, c’était effrayant, j’ai eu peur. Oui, j’en ai vu de ces processions de femmes ayant renoncé à leur propre corps, drapées de noir, solennelles et tragiques, tragédiennes sinistres à vous glacer le cœur.[27]

Autrices et auteurs témoignent de l’omniprésence du viol. Benjamin Stora rappelle que « l’Algérie des années 1992-1999 présente la ‘particularité’ d’être ce pays où la violence à l’égard des femmes est des plus atroces. »[28] Assia Djebar dans Oran, langue morte exprime cette violence insensée et continue faite aux femmes, notamment dans la nouvelle « La femme en morceaux ». Atyka, professeure de français, commente un conte oriental d’une femme injustement décapitée et coupée en morceaux. L’enseignante est assassinée, décapitée par des « fous de Dieu » devant ses élèves. Aïssa Khelladi relate dans Rose d’abîme l’enlèvement de Warda par un islamiste qui la torture et la viole, avant de la soumettre à un viol collectif.

Deux autrices insistent plus particulièrement sur le sort la femme violée et sur les conséquences post-traumatiques du viol dans une société patriarcale, en adoptant le point de vue de la femme victime. Dans la nouvelle « Nuit et silence », Maïssa Bey exprime les tourments d’une jeune femme kidnappée, séquestrée, ayant subi des viols collectifs dans un camp islamiste. Dans une société où l’honneur de la famille est étroitement lié à la chasteté des jeunes filles qui doivent rester vierges jusqu’au mariage, ce crime reste un tabou. Maïssa Bey insiste sur l’horreur vécue par cette jeune fille qui éprouve des sentiments de faute et de déshonneur : « Si mon père et mes frères étaient encore en vie, ils m’auraient tuée. […] J’ai déshonoré la famille. »[29] Leila Marouane montre dans Ravisseur jusqu’à quel point le déshonneur ressenti par le père de la jeune fille conduit à un déchaînement extrême de violence puisqu’il la bat et la scalpe : « il la préfère morte plutôt que souillée ». La femme violée dans le roman Châtiment des hypocrites de Marouane ne peut pas, elle non plus, rentrer dans sa famille et échoue dans un hospice. En outre, lorsque la femme violée se retrouve enceinte de son agresseur, l’avortement est interdit par la constitution de 1996. La jeune femme présentée par Maïssa Bey est condamnée à porter l’enfant du viol. L’autrice fait ainsi partager toute l’horreur de cette jeune femme dans un monologue intérieur : « Le mal va grandir en moi. Je le sens. Il est en train de prendre forme. Il pourrait avoir leurs yeux pleins de folie. Leurs mains si dures, si sales. Leur désir de faire souffrir d’autres êtres. Oui, il pourrait leur ressembler. »[30] L’infirmière qui lui porte à manger, sans jamais lui parler, lui indique d’aller vers un ravin où jamais personne ne va. C’est ainsi que la jeune violée disparaît à jamais. Dans Le Châtiment des hypocrites, Marouane refuse ce statut de victime. La femme violée devient tueuse : « Il était cuit. Irréversiblement cuit. Lorsque je l’ai découpé, pas une goutte de sang n’est venue poisser le parquet »[31]. Elle exécute le « châtiment des hypocrites » en se vengeant de tout ce qu’elle a perdu : chasteté, vie normale, mariage, bonheur, selon les coutumes. Maïssa Bey et Marouane évoquent le viol, mais donnent l’attention à la victime et les répercutions traumatiques sont davantage développées chez elles que chez les auteurs. C’est une autrice qui a recours au monologue, afin de donner la voix à celle qui n’en a pas traditionnellement et avec l’intention de placer le lecteur au plus près du personnage féminin. Pouvons-nous en conclure que le traumatisme du terrorisme influence la narration suivant le genre de celui ou celle qui écrit ?

Genre, terreur et formes de la narration

Nous trouvons les premiers éléments de réponse dans l’ouvrage de Tristan Leperlier, Algérie, les écrivains dans la décennie noire, qui classe les romans de Rachid Mimouni et de Yasmina Khadra dans la rubrique des romans explicatifs qui fondent l’engagement des auteurs sur un exposé des causes de la crise politique, en particulier de l’islamisme. Après avoir publié, en 1992, un essai politique intitulé De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, Mimouni publie, l’année suivante, La Malédiction, qui s’inscrit dans la tradition du roman à thèse, réaliste, linéaire, manichéen. De plus, dans ce roman, le narrateur est omniscient, ce qui permet d’assurer à l’auteur un point de vue monologique. Or, force est de constater que nous ne trouvons pas un tel dispositif chez les autrices de notre corpus. Certes, elles témoignent des années de la décennie noire, mais elles sont, surtout, engagées dans un combat féministe. Elles veulent s’affirmer comme romancières et cela ne va pas sans quelques malentendus avec les éditeurs français. Maïssa Bey a recourt très souvent à la polyphonie, ou au monologue intérieur, dans des récits poétiques et souvent elliptiques. Dans un entretien avec la sociologue Christine Détrez, elle explique les difficultés qu’elle a rencontrées avec les éditeurs qui lui conseillaient d’écrire de manière plus réaliste : « On reconnaissait des qualités du texte, mais il ne correspondait pas aux attentes d’un public en attentes d’explications sur les événements »[32].

Dans un entretien, Leïla Marouane explique également sa démarche : « raconter l’horreur dans son intégralité, c’est illisible. Pour moi, il est important de dédramatiser et de créer un contrepoids esthétique à la violence. C’est un travail à faire, un exercice de style. »[33] L’autrice choisit, comme Maïssa Bey, l’allusion pour témoigner des événements tragiques de la décennie noire. Dans le Ravisseur, elle n’emploie jamais le mot terroriste, mais parle « d’êtres surgis des tréfonds de la terre », « ravisseur », « homme sans visage » ; les expressions insistent sur la lâcheté de ces hommes. Nous ne retrouvons pas chez les deux autrices un emploi systématique de personnage type (l’iman, l’analphabète, etc.) comme chez Rachid Mimouni et Yasmina Khadra. Alors que Maïssa Bey utilise l’ellipse pour casser le tragique, Maroune utilise l’humour noir. Dans le Ravisseur, elle fait le récit suivant d’un attentat près d’une école :

Il y avait des bras, des jambes partout, partout, poursuivit-elle, les joues tantôt rouges, tantôt blêmes. J’ai même vu des doigts collés à un morceau de mur tombé de la façade. Je les ai ramassés et donnés au directeur qui cherchait les siens comme un fou. Il a attrapé les doigts, les a comptés, il en manquait un, le pouce, je crois, mais il a dit que ça ne faisait rien. Il les caressait en chialant. Il attendait l’ambulance en tremblant, puis, comme ça, du bout des lèvres, il les a embrassés, et il n’arrêtait pas de dire que j’étais une bonne fille. Quand les larmes n’ont plus troublé sa vue, il n’a plus rien dit et tout d’un coup les veines de son cou ont grossi et bleui, ses yeux sortaient de son visage. Et il m’a jeté les doigts à la figure en hurlant qu’il n’avait pas besoin des doigts d’une femme. Alors je les ai regardés de plus près, les ongles étaient peints de vernis rouge, très rouge.[34]

Marouane transforme ainsi une scène tragique en une scène grotesque. L’humour noir accentue la monstruosité de la situation, mais atténue la cruauté sur le plan de l’imaginaire. L’humour apporte une respiration au texte, il transforme une situation tragique en situation quasi comique.

À partir du corpus limité que nous avons analysé, nous pouvons conclure que l’approche genrée du terrorisme ne se manifeste pas dans le choix des topos, mais dans le choix des formes narratives et des choix stylistiques. Les romans de Mimouni et Khadra illustrent le roman à thèse avec un narrateur omniscient. Les romans des autrices témoignent de formes narratives plus riches, dont les enjeux ne visent pas le seul témoignage de la décennie noire.

 

Les romans qui viennent d’être étudiés évoquent l’histoire récente de l’Algérie postcoloniale. Autrices et auteurs établissent un lien de continuité entre la violence terroriste et l’histoire coloniale. C’est d’abord contre le silence de l’oubli, contre la dépossession d’une histoire, contre la dépossession des corps qu’autrices et auteurs se sont engagés dans une écriture de l’urgence, mais pas seulement. Par leurs fictions, ils font plus que témoigner, ils réaménagent une réalité souvent innommable tout en pointant, aussi, les limites de la fiction, comme nous avons pu le voir avec le récit Maintenant, ils peuvent venir. Tous et toutes ont recours aux mêmes topos — les attentats, l’omniprésence de la mort, les violences faites aux femmes, etc. — pour construire un imaginaire de la terreur propre à cette période. Force est de constater que les autrices insistent davantage sur l’impact de la montée de l’intégrisme sur la vie des femmes. Par la dénonciation des violences faites aux femmes, Maïssa Bey et Leila Marouane revendiquent des œuvres féministes. Elles donnent une voix aux femmes dans une société où elles n’en ont pas. Dans cette perspective, l’engagement de ces autrices répond à la formule énoncée par Italo Calvino, pour qui la « littérature donne une voix à qui n’en a pas, donne un nom à qui n’a pas de nom et spécialement à ceux que le langage politique cherche à exclure. »[35] Leurs œuvres ne se contentent pas de témoigner de la décennie noire, car Maïssa Bey et Leila Maraoune veulent s’affirmer et être reconnues comme écrivaines. Mais il reste à élargir le corpus d’étude. Benjamin Stora notait que de « 1992 à 1999, trente-cinq femmes algériennes ont fait paraître quarante ouvrages, en langue française, à propos des années infernales. »[36]Leïla Marouane exerçait la profession de journaliste pendant la décennie noire. Elle est agressée par un groupe d’intégristes lors d’un reportage dans la casbah d’Alger. Elle s’exile en France en 1991. Il reste à confronter son travail de journaliste et ses écrits de fictions. D’une manière générale, il serait intéressant d’inclure dans le corpus d’étude d’une part des témoignages de journalistes[37] et d’autre part des essais. La violence de l’histoire récente l’Algérie amène, par exemple, Latifa Mansour à réfléchir aux sources de la culture arabe et de la civilisation musulmane, occultées par les mensonges de l’intégrisme. L’élargissement du corpus permettra donc d’affiner l’approche genrée que nous avons seulement amorcée dans le cadre de cet article. Témoignages, essais, fictions : toute une écriture du terrorisme algérien reste à écrire.

Marie-Claude Hubert enseigne à la formation des maîtres de l’Université de Lorraine (France). Ses domaines de recherches portent sur la représentation de la violence dans la littérature française et francophone du XXe et XXIe et sur la théorie du genre. Découvrez quelques-unes de ses publications : « Le fait divers à l’épreuve de la littérature : Ivan Jablonka rend justice à Laëtitia », Relief, Vol 13, N°1, 2019;« Scholastique Mukasonga. (Se) réfléchir dans l’histoire», dans L’écriture du Je dans la langue de l’exil, sous la direction d’Isabelle Grell-Borgomano et Jean-Michel Devésa, Paris, EME éditions, 2019; « Réception croisée du deuxième sexe de Simone de Beauvoir par la philosophe Geneviève Fraisse et Annie Ernaux », dans Simone de Beauvoir, Réceptions contemporaines, Sens Public, N°23-24 Université Côte d’azur, Lyon, 2019.

Bibliographie

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Sous le jasmin la nuit, Paris, Éditions de L’aube, 2004.

Surtout ne te retourne pas, Paris, Éditions de L’aube, 2005.

 Nouvelles d’Algérie, Paris, Éditions de L’aube, 1998.

DJEBA, Assia, Les enfants du nouveau monde, Paris, Points Seuil, 1962.

                         Le blanc de l’Algérie, Paris, Le livre de poche, 1995.

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FANON F., Frantz Fanon œuvres, Paris, Éditions de la découverte, 2011.

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LAZARI, Karima, Le trauma colonial, une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie, Paris, Éditions La découverte, 2018.

LEPERLIER Tristan, Algérie, les écrivains de la décennie noire, Paris, CNRS Éditions 2018.

MAROUANE, Leïla, Ravisseur, Paris, Julliard, 1998.

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MELLAL, Arezki, Maintenant, ils peuvent venir, Paris, Babel, 2014.

MIMOUNI, Rachid, La malédiction, Paris, Pocket, 1993.

STORA, Benjamin, La guerre invisible. Algérie, années 90, Presses de Sciences Po, Paris, 2001.

Notes

[1]   Benjamin Stora, La guerre invisible. Algérie, années 90, Paris, Presses de Sciences Po, Paris, 2001, p. 3.

[2]   Karima Lazali, Le trauma colonial, une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression colonial en Algérie, Paris, Éditions la Découverte, 2018, p. 171.

[3]  Assia Djebar, Le blanc de l’Algérie, Paris, Le livre de Poche, 1995, p. 242.

[4] Maïssa Bey, Algérie Littérature Action, n° 5, 1996.

[5] Maïssa Bey, Nouvelles d’Algérie, Éditions de l’Aube, Paris, 2016.

[6] Lazali K., op. cit., p. 13.

[7]  Maïssa Bey, Au commencent était la mer, Paris, Éditions de L’aube, 1996, p. 17.

[8]  Assia Djebar, Le blanc de l’Algérie, Paris, Le livre de Poche, 1995, p. 207.

[9] Aïssa Khelladi, Rose d’abîme, Paris, Seuil, 1998, p. 253.

[10]  Maïsssa Bey, Entendez-vous dans les montagnes, Paris, Éditions de L’aube, 2002, p. 42.

[11] Arendt H., Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 1983, p. 231.

[12] Schaeffer JM., Pourquoi la fiction ? Paris, Seuil, 1999, p. 327.

[13]  Arezki Mellal, Maintenant, ils peuvent venir, Paris, Babel, 2014, p. 19.

[14]  Arezki Mellal, Ibid., p. 83.

[15]  Arezki Mellal, Maintenant, ils peuvent venir, Paris, Babel, 2014, p. 85.

[16]  Arezki Mellal, Ibid., p. 20.

[17]  Fériel Assima, op cit., p. 130.

[18] Arezki Mellal, op cit., p. 89.

[19] Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1977, p. 37.

[20] Paul-Laurent Assoun, Tuer le mort. Le désir révolutionnaire, PUF, Paris, 2016

[21]  Fériel Assima, op cit., p. 59.

[22]  Arezki Mellal, op cit., p. 199-200.

[23]  Arezki Mellal, op cit., p. 200.

[24] Asma Lamrabet, Islam et femmes, Folio essais, Paris, p. 182.

[25]  Arezki Mellal, op cit., p. 85.

[26]  Yasmina Khadra, Les agneaux du seigneurs, Paris, Pocket, 1998, p. 91.

[27]  Arezki Mellal, op cit., p. 23-24.

[28] Benjamin Stora, La guerre invisible Algérie, années 90, Presses de Sciences Po, Paris, 2001, p. 99.

[29] Maïssa Bey, Sous le jasmin la nuit, « Nuit et silence », Paris, Éditions de L’aube, 2004, p. 122.

[30] Maïssa Bey, op cit., p. 126.

[31] Leïla Marouane, Le châtiment des hypocrites, Paris, Seuil, 2001, p. 219.

[32] Christine Détrez, Les écrivaines algériennes et l’écriture de la décennie noire : tactiques et quiproquos, Études littéraires africaines, n° 26, 2008.

[33] Entretien avec Leila Marouane réalisé par Brigit Mertz-Baumgartner, le 15 Janv. 2000, cité dans l’article de Fatima Grine Medjad, Manifestations de la violence dans Le Ravisseur de Leila Marouane, RÉSOLANG 3 – 1er semestre 2009.

[34] Marouane, op cit., p. 108.

[35] Italo Calvino, La Machine littéraire, Paris, Le Seuil, 1984, p. 84.

[36] Benjamin Stora, op cit, p. 100.

[37] Malika Boussouf, Vivre Traquée, Paris, Calmann Lévy, 1995 et Louisa Hanoune, Une autre voix pour l’Algérie, Paris, La Découverte, 1996.

Guerre et terrorisme

Revue Chameaux — n° 12 — automne 2019

Dossier

  1. Présentation du numéro

  2. Histoire et terrorisme d’après l’œuvre de Fouad Laroui

  3. L’écriture de la concernation : sacrilèges et corps violentés dans Les Tragiques.

  4. De Hans-Jürgen Syberberg à Elem Klimov : combattre « Hitler comme cinéaste »

  5. L’humanisme à l’épreuve : l’œuvre de Lorand Gaspar et le conflit israélo-palestinien

  6. Magie blanche et magie noire : cinéma populaire et terrorisme

  7. Polyphonie narrative et mise en abyme intermédiale des voix dans 11 Septembre mon amour (2003) de Luc Lang

  8. Post-exotisme et terrorisme littéraire : ambiguïté

  9. La structure thématique causale de L’Immeuble Yacoubian : entre frustration et dérive terroriste

  10. Quels régimes de vraisemblance pour les récits romanesques des témoins de la Grande Guerre ?

  11. La crudité littéraire face à la cruauté terroriste. Le cas de Charlie (José Luis Castro Lombilla) et de Carne rota (Fernando Aramburu)

  12. Matthias Bruggmann. Décentrement et incertitude du regard

  13. L’écriture du terrorisme dans la littérature algérienne

  14. Reconquérir l’Histoire par la fiction : la Bataille de Culloden dans la série télévisée Outlander

Hors-dossier

  1. Structures et fonctions du récit de deuil