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Appel de textes – numéro thématique : Guerre et terrorisme


À l’instar de la forte montée en puissance des tensions commerciales, monétaires, et géostratégiques, d’une logique de reprise de la course aux armements, d’une accélération de la prolifération nucléaire, la montée en puissance du nationalisme, du populisme, et de repli identitaire, dans un contexte d’affaiblissement des institutions républicaines et des piliers démocratiques, les arts et la littérature sont tendancieusement confrontés à l’horreur de la guerre et aux violences terroristes. Par leurs constructions même, ils dévoileraient une subversion et une résistance qui ne seraient, in fine, qu’une forme retournée de cette violence.

Qu’elle soit mondiale, froide, civile ou de conquête, la guerre est de toutes les époques. L’art et les lettres y réagissent parfois pour l’héroïser, souvent pour la dénoncer, mettre en lumière sa face cachée et ses implications, tenter de l’exorciser, en montrer ce que ne peut dire « la parole étouffée » (Thiéblemont : 359 et Barbusse : 468) de ceux qui en reviennent. Nombreuses sont les œuvres qui tentent de donner du sens à la mort des civils, à l’absurdité des destructions. D’offrir une image du courage, de la résilience ou à l’inverse de la peur et du désespoir. D’autres encore brossent un tableau des grandes figures historiques ou des visages anonymes des victimes.

La guerre, en tant que phénomène humain cristallisant des conflits et des tensions de toutes natures, a souvent été un thème porteur des arts et de la littérature. De l’Illiade d’Homère aux Bienveillantes (2006) de Jonathan Littell, en passant par Une femme à Berlin (1954) de Marta Hillers et Allah n’est pas obligé (2000) d’Ahmadou Kourouma, la guerre choque, blesse, fascine, ne laisse pas indifférent nombre d’écrivain’e’s. D’Alexandre Nevski (1938) de Sergueï Eisenstein, en passant par Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola, jusqu’au récent Dunkirk (2017) de Christopher Nolan, on ne compte plus les films qui la mettent en scène. Des gravures d’Urs Graf et de Jacques Callot en passant par celles de Francisco de Goya jusqu’à celles d’Otto Dix, les représentations picturales de la guerre sont innombrables. Et que dire des nombreux clichés photographiques célèbres qui en exposent un pan? Que penser du traitement qu’on lui accorde dans les médias, hier comme aujourd’hui?

Violence de l’Histoire, mais aussi violence dans l’histoire racontée, devenue une célébration stipendiée de la terreur, de la haine, de l’intolérance et du dogmatisme, comme si l’accomplissement diégétique de ces thèmes est désormais la signature d’un accomplissement esthétique. L’en atteste la glose philosophico-politique déployée sur les reliques de l’Occident défiguré, qui s’est subsumée en une épistémologie décadente, et la création d’un imaginaire chaotique et terrifiant, emphatisé par les médias et exalté par la littérature. Que l’on pense à Soumission (2015) de Michel Houellebecq, à Neige (2005) d’Orhan Pamuk, aux Mille Maisons du rêve et de la terreur (2002) de l’écrivain franco-afghan Atiq Rahimi, ou à l’œuvre pamphlétaire de Salim Bachi, Tuez-les tous (2007) : éperons ou émergence violente d’un dehors, le terrorisme comme histoire vécue, ou comme un objet de parole, de discours, c’est le morbide esthétisée et la cruauté lettrée, qui forment désormais un langage voué à un extrémisme verbal.

Comment la guerre et le terrorisme s’imposent-ils sur la scène littéraire et artistique ? Comment les événements historiques, en nourrissant son tracé, ont-ils changé l’acception que la littérature nous donne à voir de ces derniers ? Dans ce climat assombri par la violence, la parole de l’écrivain et le geste de l’artiste peuvent-ils être cet en-deçà des rivalités idéologiques et politiques ? Haine de soi et condamnation de l’autre, humanisme et terreur, que peuvent la littérature et les arts face au pouvoir implacable de la peur, de l’horreur et de la violence des conflits et des attaques aveugles? Comment certains récits de fiction, certaines représentations, en mettant au jour des histoires de guerres, de crimes, de violence, de terreur, ont-ils modifié ce que nous croyons savoir de la vérité en histoire?

Ce numéro pluridisciplinaire vise à analyser les différentes dynamiques scripturales, iconographiques et cinématographiques dans l’illustration et la mise en narrativité de la guerre et du terrorisme. La revue Chameaux invite ainsi les jeunes chercheuses et les jeunes chercheurs à démonter la mécanique des représentations de ces deux éléments et à explorer leurs nombreux visages. La littérature et les arts pourraient être interrogés à travers le dédoublement du réel par la fiction. Il pourrait s’agir de montrer comment, en situation de conflits, peut jaillir la créativité; quelles sont les représentations culturelles de la violence, de la guerre, du terrorisme. Comment les arts et la littérature peuvent être une réponse à la violence, parfois par une autre forme de violence, parfois en faisant la promotion de la paix ? L’imaginaire des guerres, des attentats, des prises d’otages pourrait être exploré, de même que celui de la mort, de la dépossession, de l’exil qui sont bien souvent associés à ce type d’événements.

La revue Chameaux encourage les approches pluridisciplinaires et comparatives portant sur la littérature, la philosophie, le théâtre, le cinéma, l’histoire, l’histoire de l’art, la peinture, la sculpture, les jeux vidéo, la musique, la sociologie, l’anthropologie, les études médiatiques, les sciences politiques, à la condition que la proposition ait au moins une composante liée aux principaux domaines abordés par la revue (littérature, théâtre et cinéma). N’hésitez pas à plonger vos regards dans les zones troubles de l’humain et des sociétés, dans leurs cris et leurs silences.

Notez que les contributions peuvent prendre la forme d’articles critiques ou d’essais. Les propositions de contribution (300 mots maximum) sont attendues pour le samedi 15 juin 2019, avant 18 h. Veuillez nous les faire parvenir à l’adresse suivante : chameaux@lit.ulaval.ca. N’hésitez pas à nous écrire à cette adresse si vous souhaitez obtenir plus d’informations.

Dates importantes :

  • Date limite de l’envoi des propositions : 15 juin 2019
  • Avis d’acceptation : 21 juin 2019
  • Soumission des articles : 5 août 2019
  • Parution du numéro : novembre 2019

Numéro sous la direction de :

Ariane Lefebvre et Frédérick Bertrand

Membres du comité organisateur de l’appel :

Abir Homri et Frédérick Bertrand

Bibliographie :

BAQUÉ, Dominique, L’effroi du présent — Figurer la violence, Paris, Flammarion, 2009.
BARBUSSE, Henri, Le feu, Paris, Gallimard, 2013 [1916].
BLANCHOT, Maurice, L’Écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980.
COMPAGNON, Antoine, La Grande Guerre des écrivains – D’Apollinaire à Zweig, Paris, Gallimard, 2014.
COTTA, Sergio, Pourquoi la violence ? Une interprétation philosophique, Québec, Presses Université Laval, 2002.
DANCHEV, Alex, On Art and War and Terror, Édinbourg, Edinburgh Universtity Press, 2011.
DERRIDA, Jacques, Donner La Mort, Paris, Galilée, 1999.
JABLONKA, Ivan, L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Points, 2017.
KLEIST, Jürgen et Bruce A. BUTTERFIELD (dir.), War and Ist Uses – Conflict and Creativity, New York, Peter Lang, 1999.
KRISTEVA, Julia, Pouvoir de l’horreur, Paris, Points, 1983 [1980].
MILKOVITCH-RIOUX, Catherine et PICKERING, Robert, Écrire la guerre, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2000.
NICHANIAN, Marc, Le sujet de l’histoire : Vers une phénoménologie du survivant, Paris, Editions Lignes, 2015.
SEMPRUN, Jorge, Mal et modernité, Paris, Points, 2008.
THIÉBLEMONT, André, « Retours de guerre et parole en berne », dans François Lecointre (dir.), Le soldat – XXe-XXIe siècle, Paris, Gallimard (coll. « Folio histoire »), 2018, p. 358-369.