L’espace-temps du roman

Présentation du dossier

Le roman est à l’heure actuelle le genre le plus visible de la littérature. Il prévaut sur la poésie, la nouvelle ou l’essai dans les colonnes des magazines culturels, domine les sections littéraires des librairies, s’exhibe sur les plages, prend l’autobus, le train, l’avion. Le roman est versatile et sa forme, malléable : il parle toutes les langues, s’acclimate aux circonstances les plus variées. Il est davantage produit, acheté, vanté, critiqué et discuté que tout autre genre littéraire, si bien que l’on entend souvent son nom employé, par métonymie, en place de toute « littérature ».

L’histoire nous enseigne à reconnaître la contingence de cette position occupée par le roman. Il fut un temps, pas si lointain, où la littérarité se mesurait surtout à l’aune de la poésie et où le roman, jugé frivole et nuisible aux « bonnes mœurs », était marginalisé par l’institution littéraire. Cette perspective invite à réviser le regard que nous portons intuitivement sur le roman et à interroger son statut dans la culture d’aujourd’hui. C’est dans cette ligne de pensée que ce cinquième numéro de Chameaux propose un dossier intitulé « Le roman en question ». Par la formulation de ce thème directeur, nous avons convié les auteurs à se questionner sur le genre romanesque et à réfléchir à la place qui lui est accordée dans l’optique d’une « remise en question ».

Par le biais des essais et des entrevues qui se trouvent rassemblés ici, nous ne croyons pas avoir esquivé la nature multiforme de l’objet romanesque ni occulté la diversité des manières dont il dispose pour appréhender le réel. Deux fils rouges s’entrecroisent ainsi dans les textes de ce numéro : l’espace du roman et le temps du roman.

Qu’on le conçoive comme objet, comme genre, comme forme ou comme discours, le roman ne peut se comprendre sans une dimension généalogique, c’est-à-dire une stratification temporelle. Mais qu’est-ce à dire ? Y aurait-il une histoire du Roman qui expliquerait l’histoire de tout roman ? Ou, à l’inverse, s’intéresser, avec un point de vue que l’on espère nouveau, à l’histoire d’un roman en particulier, n’est-ce pas, ne serait-ce que pour un moment, redéfinir un pan - un temps - de l’histoire littéraire ? Par ailleurs, une telle histoire est-elle progressiste, en route vers la grande synthèse, ou alors régressive, tournée vers le bas, en pleine chute vers l’enfer du non-sens ou, ce qui revient peut-être au même, du sensationnel ? Certains pessimistes ont-ils raison de croire en un âge d’or, sûrement révolu, du roman ? Or, le temps du roman, c’est aussi celui de sa lecture, qui ne cesse de fluctuer selon les époques et les dispositifs.

Cette dernière remarque nous fait entrevoir l’interpénétration du temps avec l’espace. Espace des supports, d’abord, du papyrus au lecteur numérique qui, à la lettre, conditionnent le rythme de la lecture et de la pensée. Aussi, espace de rencontres, entre l’auteur et le lecteur, l’œuvre et son créateur, l’intention et l’inconscient, rencontres virtuelles qui, au fil du temps, ne cessent de s’actualiser. Encore, rencontre entre l’espace du texte et celui des autres médias, le roman et le cinéma, un roman et son adaptation cinématographique, pour ne prendre que cet exemple. C’est un autre espace qui s’ouvre ici, celui d’un imaginaire social et médiatique dans lequel le roman, malgré sa quasi omniprésence, n’a sans doute plus le fin mot, en ce sens que la fiction romanesque ne peut plus se comprendre en soi : elle ne peut se construire qu’en une relation de coexistence avec les autres espaces fictionnels - journaux, télévision, Internet, pour ne nommer que ceux-ci.

En somme, le roman est-il autre chose qu’un espace-temps essentiellement ouvert ? Même mis en question, est-il en mesure de fournir d’autres réponses que des réponses partielles ? Ce que nous dit le roman en question n’est peut-être que la question du devenir.