West Indies

Par Céline Huyghebaert — Voyage

Depuis cette table de restaurant où j’écris mes souvenirs, la Grenade a l’air de n’avoir pas vraiment existé. J’ai beau dire que j’étais là, cette affirmation, par sa nécessité, range mes îles dans le tiroir des choses absentes. Tiroir qu’il faut rouvrir par le témoignage pour les faire revivre.

Sur mon corps, là, maintenant, qui sirote un vin très simple, il n’y a plus aucune trace de mon voyage. Personne dans cette pièce ne pourrait le dire. Que je viens de rentrer. D’un voyage insulaire. Dans les Caraïbes. Personne n’a été témoin de mon inconfort. Des émotions, pour un rien, une ombre et vlouf, les larmes qui montent. Un contretemps, et c’est la panique folle, qui vous submerge et, pourtant, qui vous manque aussi quand le calme revient. Ne rien savoir du lendemain, faire des rencontres à la pelle, des petits bouts de papier griffonnés d’adresses mail qui se bataillent dans le sac. Laisser s’égrener ses exigences de propreté, d’intimité, de carrière, de productivité.

À présent, vivre seule dans une pièce, y travailler, y lire, y dormir, me fait peur. Les murs sont devenus inutiles. Canapé, bureau, livres sur plusieurs étages et armoire pleine m’étouffent. Je suis à nouveau lourde de vie quotidienne, d’ennui, de lassitude. Que le voyage soit derrière, qu’il ne se passe rien, que les journées se ressemblent, que j’aie à nouveau perdu de vue le présent, la vie en prise directe. Il ne me reste que des souvenirs d’un inconfort qui, maintes fois, a failli me faire déguerpir mais me manque. Et pourtant, j’ai l’impression que le prochain voyage sera plus décisif encore et moins inquiétant. Il se fera à deux, j’en suis sûre. Parce que j’ai changé. La Grenade a été le moment de scission. Des années d’habitude et de confort. Crac, l’image rêvée de mon voyage, crac, mon idée des îles, et l’idéal de moi, crac le désir de continuer, crac mon corps est tombé malade de toutes ces ruptures.

***

Depuis mon arrivée à Grenade, des pluies diluviennes. L’eau du robinet coule marron. À peine ai-je respiré cette odeur de vase qui émane du sol après chaque ondée, que je l’ai su. Je vais être malade ici.

L’hôtel s’ouvre sur un restaurant monté sur pilotis qu’on voit depuis la rue. Hier, les deux barmen ennuyés par l’absence de clients ont couru jusqu’au taxi et insisté pour que je les rejoigne. L’un, Dexter John, était très noir, un visage d’Afrique de l’Ouest qui m’a rappelé d’autres moments plus chaotiques de ma vie. L’autre avait la vingtaine, de longs cheveux raides, les yeux bridés, une bouche épaisse, la peau grise. Les deux venaient de Guyana. Il était tard, mais l’étagère croulait sous le poids des bouteilles de rhum et le jeune barman me harcelait de sourires charmeurs.

Les chambres : un petit chemin de terre constamment boueuse longe le bar et mène à des cabanes en bois qui portent des noms de couleurs. On m’avait réservé la chambre verte, mais il semble qu’un couple d’Allemands soit arrivé avant moi et qu’une confusion générale leur ait permis d’hériter de mon lit. Alors j’ai reçu la bleue et vraiment, j’ai dit, ce n’est pas grave, pour rassurer l’employé guyanien désolé d’une erreur de couleur qui ne me semblait pas mériter tant de solennité. Lit double, kitchenette, et salle de bains personnelle. Le vrai luxe. Si je n’ai pas de moustiquaire, il faut que je fasse tourner le ventilateur toute la nuit, m’a expliqué l’employé en pointant du bout du nez les lucarnes béantes qui donnaient sur la forêt tropicale. Puis il m’a extirpé à nouveau une promesse de visite au bar avant de s’éclipser.

C’est toujours un moment particulier, les premières minutes dans une chambre d’hôtel. On s’assoit sur le lit et on jette un regard circulaire sur ce qui nous entoure. Heureux d’être enfin arrivés. Inquiets des trop nombreuses traces de passages antérieurs. Au lieu de s’approprier l’espace, on slalome entre objets impersonnels ou carrément souillés par le voyageur précédent, comme ces serviettes douteuses pendues au porte-manteau. On se protège contre la dissolution et la crasse.

Enfin sous la douche, j’imaginais à travers les lucarnes les démons d’une savane que la nuit me cachait. Les îles sont pauvres en bêtes qui font le cauchemar des touristes occidentaux. D’origines volcaniques, elles n’ont jamais été en contact avec le continent et seules les espèces capables de gagner la côte par elles-mêmes y ont élu domicile dans un premier temps. Tortues, aujourd’hui pratiquement disparues à cause de leur chasse, mammifères marins… Et les oiseaux qui règnent en maîtres sur l’île. Il y a peu de serpents, et pratiquement aucun n’est mortel. Sauf en Martinique où survit tant bien que mal la vipère fer de lance, hantise des travailleurs dans les plantations. Pour moi, son nom n’évoque pas la peur mais le passé colonial encore renflé. C’est sûrement à cause de Texaco et des images de champs de bananes et d’esclaves qu’il a gravées dans ma mémoire. L’histoire nous dit que le reptile aurait été apporté par les Caraïbes pour exterminer les Arawaks. J’ai lu, pourtant, bien d’autres versions de l’histoire, où les Caraïbes ne sont pas des Indiens sanguinaires que les colons auraient été forcés de tuer, mais une branche des Arawaks arrivée dans les Caraïbes alors que les premiers, déjà installés, avaient perdu leur instinct nomade et donc guerrier. On peut changer l’identité d’une nation, avec des mots. Juste des mots. Une histoire falsifiée qui fige le sens, la place des bons et des méchants. Et puis, pour en revenir à ce fer de lance – jamais connu un serpent avec un nom si enchanteur – l’introduction de la mangouste et la destruction de la forêt tropicale ont eu raison de sa présence. Sans parler de la politique locale en Martinique : la gendarmerie a pendant longtemps payé quinze euros par tête de vipère qu’on lui ramenait.

Ce qui me fascine dans ces îles, et qu’on oublie facilement, c’est à quel point l’environnement familier des Antillais d’aujourd’hui n’existait pas il y a seulement quatre siècles. Chèvres, poules, bœufs, lapins, mangoustes et rats, canne à sucre, manguier, bananier ou cocotier ont été importés par les hommes. On trouve quelques scorpions, une mygale laide mais pas dangereuse et, la seule que l’on craint vraiment ici, la scolopendre. Elle n’est pas mortelle, mais sa morsure, en plus d’être affreusement douloureuse, vous donne fièvres, vomissements et œdèmes. Son long corps noir est composé de segments desquels partent des dizaines de paires de pattes. Et c’est sa gueule préhistorique, plutôt que les deux crochets menaçants cachés sous sa tête, qui nous rebute tant.

Le tuyau de douche m’a sorti de mes rêveries angoissées en me sautant à la figure, arraché du mur par la pression du jet d’eau. Il était temps de descendre au bar où m’attendaient mes barmen privés. Il fallait voir leurs quatre yeux écarquillés. « Disent toujours qu’ils vont descendre mais ils l’font jamais. » « C’est à cause du rhum », et j’ai fait traîner la dernière consonne. Le jeune Indien m’a demandé quel planteur je voulais boire. J’ai fait non, non. Du brun. Et sec. Il a sifflé d’admiration et s’est tourné vers son collègue. « El Dorado ? » Et l’autre a acquiescé en montrant une bouteille marquée cinq ans. C’était un de ces amoureux de l’alcool de canne à sucre comme on peut en trouver du vin chez nous. Il me les a fait goûter, les uns après les autres, jusqu’à ce que je jette mon dévolu sur le douze ans. Avant, il manque encore de complexité. Après, il perd ses notes de café vanillé. J’ai eu l’impression que j’avais sacrément bien passé le test, parce que mon verre s’est rempli aussitôt. Le jeune barman était parti se coucher. On sentait qu’il était dans l’âge où la discussion n’est encore qu’une perte de temps quand elle n’est pas un préliminaire. Dexter me dévorait des yeux. Ou plutôt, il dévorait la blanche en moi. Il s’était mis à me raconter sa vie, son enfance au Guyana, ses passes dangereuses à la frontière brésilienne après trois jours de marche dans la savane, et qu’à force, il avait appris à refourguer la marchandise aux Amérindiens habitués à traverser la frontière invisible, loin des points de passage fréquentés. Il aimait pas les Indiens, Dexter. Je crois qu’il aimait pas les gens qu’il ne comprenait pas. À part les blancs. Qu’étaient en haut de l’échelle des valeurs. Puis il m’a raconté ses amours. Des histoires passionnées et tristes. Ses enfants éparpillés. Je ne comprenais pas tout mais je voyais bien que ça parlait de solitude. Surtout, j’étais trop bourrée pour comprendre qu’il ne me racontait pas n’importe quelle vérité, mais celle que je voulais entendre. Sur la vie sauvage. Sur la nature des relations entre les noirs et les blancs. Sur le passé colonial et son héritage. Naipaul disait que les Guyanais ont cette manie de coller à la vision du monde de l’autre, si bien qu’on n’arrive jamais à savoir ce qu’ils pensent au fond. Mais pourquoi faudrait-il qu’il y ait un fond et pourquoi notre perception du monde devrait-elle être figée et imperméable au regard de notre interlocuteur ? Si les Guyaniens sont versatiles, encore que l’assimilation d’un trait de caractère à une nationalité ait de quoi m’inquiéter, c’est alors qu’ils savent vivre plus libres que nous.

À trois heures, j’entendais au moins trois Dexter raconter en chœur la coquetterie démesurée des femmes d’ici, leurs attentes insatiables, leur dépendance, la vie morne dans laquelle elles voulaient toujours l’enfermer. Je coupais court à leur débandade sans plus savoir dans quelle direction regarder pour m’adresser au vrai. Il était bien là, assis au bar en face de moi, avec un petit rictus en coin. « J’ai trop bu. » Il a ri. Il n’avait jamais vu de touristes en encaisser autant. J’ai vacillé de mon tabouret et lâché un cri d’étonnement en découvrant que mes pieds avaient trouvé le sol. Je lui ai souhaité bonne nuit et j’ai rejoint ma chambre en volant par-dessus le chemin gadoueux. J’ai oublié de mettre le ventilateur en route. Je suis tombée raide sur mon lit, habillée, et ai plongé dans un sommeil de plomb avec des rêves d’alcoolo.

Le matin, ce sont d’abord les puces qui me secouent. Elles ont dessiné des lignes géométriques sur mon ventre qui, quelques minutes plus tard, commence à se lamenter plus violemment que les jours précédents. Et le ballet de la tourista s’amorce. Nausées et chiasses, avec des jambes qui ne supportent pas plus qu’un trajet entre les chiottes et le lit. Dehors, c’est une pluie de mousson qui fait déborder le tout à l’égout et répand une odeur de merde qui me rend plus malade encore. Les nuages sont tellement opaques qu’on ne sait plus l’heure qu’il est. Le couple d’Allemands qui est arrivé hier bulle sur la terrasse où je m’installe chaque fois que mon estomac fait une pause.

Dexter passe par là. Il est inquiet de ne pas me voir. Je lui donne les nouvelles pas fameuses du jour. Je lui commande un sac de riz, de l’eau, du coke, du sel. Il revient, je bois une gorgée de coke, la vomis aussitôt. Repars faire la sieste dans un nuage d’antimoustiques. La dengue est endémique en ce moment sur l’île. L’humidité.

Que je puisse envisager l’arrêt forcé du voyage à cause d’une tourista, que la peur d’un insecte brouille mes nuits ou que la peur de l’autre paralyse mes déplacements sont la preuve de mon incapacité à bourlinguer seule. Je suis épuisée, la maladie, mais pas seulement. C’est le balancement inconfortable du voyage. C’est comme dans ces routes de montagne où les paysages somptueux se paient par la nausée et le vertige. Il faudrait s’abandonner aux courbes pour profiter du spectacle. Briser quelque chose, même si, chaque fois, on en tremble, et qu’on a qu’une envie, prendre nos jambes à notre cou en criant maaammmmannn. Mais j’en ai ras-le-bol. De n’avoir que ce maudit carnet pour compagnie. De frotter frotter frotter, mon linge dans l’évier. Des mêmes vêtements qui déjà jaunissent et de quoi vais-je avoir l’air dans deux mois ? D’appliquer la crème solaire sur la lotion an- timoustiques. De la saleté et des produits chimiques. De voir passer les jours si lentement. Ras-le-bol de me gratter. Les jambes, les bras. La tête.

***

Il est à peine sept heures, mais la nuit est déjà tombée depuis longtemps quand je ressors de ma chambre. Tout au bout de la terrasse, une jeune Américaine boit sa soupe à même la casserole, emmitouflée dans un immense foulard. Elle fait un stage de médecine à l’hôpital de Saint-Georges et se plaint de son inconfortable succès, tant auprès des hommes que des moustiques. À côté, deux Allemands plient leur matériel de plongée et leurs cannes à pêche. Ensuite, un drôle de couple dans la soixantaine, un peu raciste, très grossier, s’offre chaque année le luxe de se faire servir comme jamais ils ne pourraient l’espérer dans leur pays. C’est moins une question d’argent, qu’une chape morale qui empêche de traiter les hommes occidentaux comme des esclaves. Ici, Brigitte a compris qu’il lui suffisait d’allonger la monnaie pour ne plus avoir à remuer le moindre centimètre de sa graisse. On vient la chercher devant l’hôtel, et on la récupère sur le parking de n’importe quelle plage. On livre son repas devant sa porte. On lui nettoie son linge, on la bichonne, on répond à ses moindres désirs. Mais il faut l’admettre, elle se donne du mal pour acquérir ces privilèges, elle n’a pas choisi le confort lisse des hôtels de luxe, où les chichis des touristes guindés lui rappelleraient trop qu’elle vient d’un autre milieu. Elle, elle pourrait être un de ces descendants de colons, avec son aisance naturelle à donner des ordres, qui enrobe une silhouette bourrue et des manières de paysanne. Son mari, un Italien qui ne parle pas un mot d’anglais ni d’allemand, se laisse promener en draguant les minettes attirées par l’énergie de la femme. Enfin, à côté de ma chambre, Andrea m’apprend qu’elle et son mec embarquent dans le cargo commercial du lendemain pour Cariacou. Elle essaie de me motiver, mais les sept heures de bateau sur une mer violente ne sont sûrement pas l’activité qui tente le plus mon estomac capricieux.

« Je t’admire tant, tu sais, me glisse Andrea. Je serais incapable de voyager seule comme tu le fais. Surtout dans les Caraïbes. Je te trouve très courageuse. » Je baisse la tête, me demande même si je ne rougis pas. C’est fou comme les mots peuvent construire une autre réalité. Quand je parle de mon voyage, tous ces noms d’îles traversées, j’ai l’air d’une bourlingueuse assoiffée d’exploits. Je ne mens pourtant pas. Mais l’accumulation d’étapes ne rend pas compte des hésitations, des peurs, des moments où l’on regrette d’être parti et des journées où l’on ne fait finalement rien, pas une ballade en ville, pas une seule sortie, parce qu’on est las de chercher, de s’ouvrir, d’être hors contexte.

Et comment ne pas se sentir imposteur après avoir lu Miller, Cendrars, Bouvier, Giono, Orwell ou Le Clézio ? Ce que je fais n’a rien d’une grande expédition, je ne découvre rien, je ne rapporte rien, ne comprends rien et j’ai peur. Je bute sur des petites chiasses, des peurs de blanche, des états d’âme de bourgeoise habituée à la vie confortable. J’aurais voulu traverser les îles à pied avec mon sac sur le dos, attraper des compagnons au passage, vivre totalement dans le présent, trouver la vie nomade confortable. Mais c’est tout le contraire qui se produit. Je suis fatiguée des efforts d’adaptation constants qui n’aboutissent jamais assez vite pour que je me sente bien. L’anglais freine mes échanges, la compréhension des choses qui m’entourent, m’isole plus encore. Je succombe à l’ennui. L’envie de rien. Parce que seule, le plaisir se dilue et la fatigue va croissante. Ce n’est pas un récit de voyage, c’est le récit d’un échec. Double échec en fait. Échec à bourlinguer. Et échec à l’écrire. Je ne suis pas de ceux qui s’arrêtent pour noter les variations de la mer, la couleur d’un regard, le détail d’une aube. Je ne retiens jamais les visages. Plus les paysages défilent et plus mon regard se tourne vers l’intérieur. Bientôt, peut-être, à force de solitudes contraintes, ne serais-je plus capable de voir rien d’autre que mes états d’âme boueux au cœur de ces îles bleues.

Udo nous rejoint sur la terrasse avec trois bouteilles de rhum. Les normes douanières le forcent à en sacrifier une. Nous ouvrons celle de Saint-Martin. Le rhum soigne tout, j’en avale une grosse gorgée qui tombe sur le lit de riz blanc que j’ai réussi à ingurgiter. Ça hésite les premières minutes, puis la chaleur remonte du fond de l’estomac et je m’excuse aussitôt. Andrea me sourit d’un air désolé.

À genoux devant les chiottes, je le jure, je les comprends, ces quelques mots de Bouvier. Quelque chose vient de rompre. L’image propre de mes îles bleues. Elles sont marron les îles. Elles sont marron.

Voyage

Revue Chameaux — n° 2 — hiver 2010

Dossier

  1. Présentation du dossier

  2. Lecteurs et voyageurs : une réflexion sur la Perception créatrice

  3. Décalages correspondant : Travelogue

  4. Petite typologie du comique en voyage

  5. Point de départ. L'impulsion du voyage chez Rimbaud

  6. Le voyage initiatique dans L'homme rapaillé de Gaston Miron

  7. Fiction du voyage : une correspondance d’Égypte

  8. West Indies

  9. W. H. Rencontres au bout du monde

  10. Quel vent pour ces semelles ?

  11. Entretien avec Nicolas Dickner

Hors-dossier

  1. Le Perroquet Borgne

  2. Travelogue : entrées inédites