Travelogue : entrées inédites

Par Mathieu Bédard — Voyage

27 août (Étymologie du salut)

Chameaux,

Je suis depuis deux jours en Croatie, dans une région touristique que je cerne mal. Est-ce la guerre qu’ils ont vécue il y a près de quinze ans qui leur impose à ce point le besoin de s’adapter aux touristes, de s’effacer à leur passage, en un désir bien mérité d’ouverture vers l’extérieur ? Est-ce d’oubli dont ils ont besoin en ce sens, pour reconstruire leur mémoire, par l’abnégation peut-être ?

Je m’explique. Je suis à Split, après une intéressante halte au Musée de la photographie de guerre de Dubrovnik, et la pression qu’exerce là l’industrie du tourisme me paraît presque insoutenable. La ville où vivent réellement les gens se trouve à l’extérieur des centres d’intérêt touristiques principaux, qui eux se situent autour des ruines imposantes du palais de Dioclétien, trônant en retrait au milieu de la minuscule vieille ville. Les nombreux visiteurs se concentrent donc tous dans un périmètre à peine plus gros peut-être que celui de la terrasse Dufferin de Québec, par exemple, et n’en sortent jamais pour voir la vraie société croate. Ma première expérience d’un pays où aucun voyageur, ou presque, ne parvient à s’exprimer ne serait-ce qu’un peu dans la langue locale, d’ailleurs. Qui peut se vanter de connaître le croate, de connaître les Croates, en effet ? Constat similaire que je tire d’une conversation s’étant poursuivie jusque tard dans la nuit avec une expatriée qui chaque année revient, et m’avoue ne pas observer de changement : toujours le même pays qui tarde à se moderniser et à devenir aussi efficace que les grandes puissances européennes telles la France ou l’Allemagne, où elle vit désormais. Une opinion très intéressante dans la mesure où elle appuie ce que j’observe et me tracasse à la fois, d’une manière qui ne semble pas partagée par l’expatriée en question, toutefois: cette volonté omniprésente de devenir autre, au lieu de développer quelque spécificité déjà présente en soi. Drôle de sentiment, après avoir séjourné plus d’un mois chez les Italiens, qui, à l’inverse, pèchent peut-être par excès de fierté à l’inverse. Or, à part l’invention de la cravate, je ne vois pas beaucoup de quoi le fait culturel croate se vante… Et me voilà donc flânant quelque part sur la promenade du Vieux-Port, où chaque soir l’aliénation du tourisme se traduit par un spectacle reproduisant sur scène les plus grands succès du disco et du motown, Freak Out !, Dancing Queen et j’en passe, en deuxième partie de quelque spectacle traditionnel bâclé que personne ne remarque.

Remarquez, je critique plutôt l’industrie touristique implantée en Croatie que les Croates eux-mêmes. Je sais bien que la manière qu’ils ont d’accueillir les voyageurs chez eux, de leur donner un certain alcool au matin de leur départ, et d’autres exemples de la sorte font fort heureusement se distinguer leur culture. Aussi, ces remarques précédentes avaient trait en partie à la langue, que je n’ai presque pas entendue – puisque tous utilisent automatiquement l’anglais –, et face à laquelle mes lamentables essais ont tous échoué d’ailleurs. Difficile, cette langue, en effet (comment prononcer cette île nommée « Krk » ?) ; aucun repère ou sonorité quelque peu familière lorsque je cherche les expressions les plus communes, comme un simple « merci ». Évidemment, si je parlais russe ou quelque autre langue slave, il n’en serait pas de même, et de mon côté je suis plus habitué à dire tout de suite « grazie » ou « gracias » sans même me poser la question que « hvala ». Arrêtons-nous quelque peu sur cela.

Pourquoi, après tout, dans mon cas, ces deux mots italien et espagnol allaient-ils de soi ? Ils viennent de la même racine que « grâce », en français, et je cherche à dire, moi, dans ma langue, « merci ». Ces deux sens se rejoignent en quelque chose : la pitié. Gracier quelqu’un, c’est lui montrer sa clémence. On crie « grâce ! », « merci ! » lorsque l’on implore pardon. « Ne sois pas sans merci avec moi ! », ou plutôt « tu m’as accordé ta merci ! », ponctue ainsi normalement un échange humain, commercial, par exemple, sans lequel notre survie physique ou sociale ne serait peut-être pas sûre. Remercier quelqu’un peut signifier le congédier, par euphémisme sans doute : lui épargner un travail pour le renvoyer à sa liberté primordiale (dans le système capitaliste, c’est ce qui est postulé), liberté dans laquelle nous sommes fondamentalement mais qui n’est, telle quelle, souhaitée de personne car elle est une solitude plus terrible que le travail. Il me semble, à propos, que je remercie sans cesse mes hôtes en tant que voyageur étranger, car le succès de mes voyages tient justement à leur bonne volonté ; je suis à leur merci. Échange paradoxal : rendre grâce à quelqu’un d’un bienfait car c’est une merci réciproque à laquelle nous sommes tous tenus, comme en joue l’un par l’autre dans ce jeu social.

Et peut-être alors si plus personne ne se disait merci, y aurait-il quelque changement notoire dans le fonctionnement des sociétés. Peut-être alors verrais-je les Croates pour ce qu’ils sont, par exemple, et non seulement en fonction du profit que l’on veut réciproquement tirer de notre rencontre. Échange paradoxal qui se fait par la langue, en effet, car il vient à propos de prononcer alors devant l’autre dans son premier sens : « Salut. »

26 septembre (Les dieux du mont Olympe)

Γεία σας chameaux !

Ai gravi aujourd’hui le célèbre mont Olympe, dans l’est de la Grèce.

Je comprends, à son aspect imposant, puisqu’il s’érige graduellement de la plaine en une série de pics qui se perdent dans les nuages, pourquoi les anciens Grecs en firent la demeure de leurs dieux. Mais à trois mille mètres d’altitude, sur le sommet désolé du pic Mythikas, tout ce que j’ai pu sentir, c’est la petitesse infinie de l’être humain, l’impressionnante solitude de sa petitesse c’est-à-dire…

2 octobre (Le plus beau coucher de soleil du monde sur vos écrans)

Kamili,

N’écoutant que mon guide de voyage trouvé par hasard en Italie, j’ai décidé de faire un petit saut dans la plus « splendide et unique » des îles grecques, Santorini. Toutefois, vous commencez à me connaître, au lieu de résider dans quelque hôtel confortable et de profiter des milliers de restaurants et de vignobles qui se trouvent sur l’île, je me suis mis en tête de la parcourir à pied en entier, ce qui m’a pris trois jours, en dormant sur les plages et les toits des églises. Une expérience intéressante qui m’a donné l’occasion d’approfondir une fois de plus certaines intuitions déjà exprimées précédemment au sujet du tourisme (bon, on dirait que je me répète, mais je vous le promets, on va faire différent cette fois).

Santorini est en effet le paradis du faux, ce qui se constate aussitôt que l’on sort des quelques villages célèbres de la côte ouest, faits des maisons blanches et bleues typiques construites à flanc de falaise. Tout y est indiqué comme étant « traditionnel », mais il faut s’en méfier au plus haut point, même pour ce qui est des vignobles. Il m’avait paru étonnant, en effet, de parcourir, sur la côte est, des régions normalement agricoles qui ne semblent pourtant cultiver que du sable et des pierres. Et puis plus on remonte l’île vers le nord, dans le sens antihoraire, plus les paysages deviennent spectaculaires, mais confirment peu à peu l’anormalité de la situation. Les collines et les montagnes sont tranchées en leurs flancs pour la culture en terrasse, mais il ne pousse plus rien. La raison en est qu’à Santorini, l’industrie du tourisme est si forte et fonctionne si bien que personne depuis longtemps ne songerait à travailler pour soi la terre. À la place, les quelques locaux se sont faits restaurateurs et hôteliers, et ceux qui sont demeurés actifs sur leurs champs l’ont fait à tout le moins dans le but d’ouvrir un des nombreux « musées du vin » de l’île. De sorte que Santorini est devenu un véritable désert, et jamais d’ailleurs ne lirez-vous la moindre enseigne en grec.

Quelque peu choqué de tout cela, vu ma nature naïve, j’ai cherché du moins à rationaliser la situation. Il faut tenter de comprendre les touristes qui viennent à Santorini et ce qu’ils désirent exactement ce faisant ; comprendre pourquoi tant de Japonais et de Français se postent des heures sur une terrasse du village d’Oía, par exemple, armés d’objectifs démesurés, pour tenter de photographier « le plus beau coucher de soleil du monde ». Ces gens qui louent de confortables chambres d’hôtel avec vue sur l’archipel du volcan, qui se prélassent sur les plages parfaites de l’île et mangent le soir dans des restaurants de luxe indépendamment de tout intérêt pour la culture grecque, sans plus de jugement de valeur, cherchent sans doute à s’évader à tout le moins de leur quotidien, qui ne leur offre jamais un tel cadre. À considérer ces villages « traditionnels » dans lesquels plus personne n’habite vraiment et ces champs désolés redevenus poussière, on conçoit en effet que Santorini ait changé de vocation et soit devenue maintenant un théâtre. Les touristes ici sont bien les mêmes qui inondent, pour les mêmes raisons d’ailleurs, pendant le reste de l’année, les salles de cinéma dédiées à la magie artificielle et divertissante d’Hollywood. Au diable l’expérience des rencontres et l’exigence de la réalité, si tout cela n’est que désir d’évasion ! Et ce coucher de soleil, le plus beau du monde, dont on a tous vu l’image des centaines de fois, savent-ils que, devant eux, à l’horizon, il est en fait savamment produit par les studios ?

12 octobre (La trace des premiers chrétiens)

Merhaba chameaux,

Je suis en Capadoce, en Turquie, qui est une autre région très touristique, mais qui je crois me satisfait, cette fois (je suis râleur, mais quand même…). Pour lui faire une blague, j’envoyais récemment d’Athènes une carte postale à mon père qui présentait le Colisée de Rome. « Une ruine pour une autre, quelle différence, au fond, n’est-ce pas ? » ; d’autant plus que je n’étais même pas allé à Rome ! Tout cela pour dire que les ruines sur lesquelles sur laquelle je suis tombé aujourd’hui par hasard, par contre, en débouchant d’une vallée à l’entrée du village de Çavuşin, m’a laissé une tout autre impression, dont je ne tiens nullement à me moquer. En grimpant sur quelques maisons laissées à l’abandon sur le site, en effet, j’ai été ému de constater que la pierre s’effritait tout de bon sous la pression de mon simple bâton de berger ; rien de plus qu’un simple village en décrépitude, transformé et oublié par le temps, qui n’avait rien à voir avec les monuments mégalomanes des anciennes cités. Je me suis dit aussi que ces personnes qui habitaient le village, il y a presque deux mille ans, ces inconnus, m’intéressent bien plus que les Romains. Il y a une filiation plus importante entre eux et moi qui peut m’en indiquer bien davantage sur mon identité d’homme ordinaire que ce qu’ont laissé derrière eux les empereurs ou les rois nabatéens de Pétra, la glorieuse cité du désert. Ces premiers chrétiens obscurs qui ont gagné l’Anatolie pour célébrer leur culte dans le secret des cavernes, à l’abri des persécutions, ont bien plus à voir avec moi en effet que n’importe quel pape. C’est leur présence, dans ces ruines, que le voyageur humain devrait chercher avant tout, n’est-ce pas ?

18 octobre (Objets vivants et objets morts)

Chameaux des premiers jours, je vous salue,

Me voici à Mardin, ville turque surplombant l’antique plaine de la Mésopotamie. De quelle émotion ne sommes-nous pas saisis ici, en mangeant le moindre fruit ou le plus petit bout de pain, quand on sait que c’est au-dessous de nous que l’homme s’essaya pour la première fois à l’agriculture, pensant bien révolutionner notre rapport à la société et à la nature par cette complexe expérience ! Quelque chose d’immémorial, comme être en présence du plus vieux monument historique qui soit, nous impressionne à chaque pas, bien que cela soit une impression plutôt immatérielle, je veux dire qui ne se soit justement pas fixée en un quelconque monument. Impression d’être habité par l’esprit d’un des plus précieux secrets de l’humanité, que l’on déchiffre par le regard, tourné immanquablement vers l’étendue infinie de cette plaine vieille comme le monde.

Quant à moi, je regarde tout de même par terre de temps à autre et non devant, les yeux au niveau du plus récent bitume. Point d’histoire autre que l’extrême contemporanéité de notre civilisation industrielle, si l’on s’en tient à ce chemin. Dans les quartiers les plus anciens comme les plus pauvres de la ville, ce sont ainsi les emballages et les bouteilles de plastique qui tiennent lieu d’artefacts oubliés. Les marques les plus populaires comme celles moins connues les imitant sont désormais des indicateurs culturels avec lesquels on retrace le portrait de la civilisation globale actuelle, c’est vrai. Quelle déception alors que de parcourir ces vieux quartiers musulmans et de voir ces déchets impersonnels, ces étiquettes de coca-cola qui agissent plus comme un concept publicitaire vantant l’impérissable valeur de la consommation que comme d’authentiques résidus ! Pas la moindre odeur en effet, aucune sensation poignante de pourriture qui rend ailleurs, à quelque autre coin de rue, la présence résiduelle de fruits moisis sur le sol plus organique, plus émouvante ! Non, il ne se dégage rien de vivant des déchets de la consommation, et au-delà de la seule pollution générale, c’est ce qu’il y a de vraiment frustrant à observer dans cette région du monde où on jette tout par terre insouciamment. Il n’est pas paradoxal, ainsi, de constater qu’on brûle ces déchets pour s’en défaire, comme on le fait de cadavres, à même les rues : avant même de les retirer des étagères, ces objets étaient déjà morts.

12 novembre (Éloge de la « petite » émotion)

Shalom, as salam aleikum, ave, chameaux,

Je suis à Jérusalem, ville sainte parmi les saintes. J’ai parlé à beaucoup d’Israéliens récemment, pour tenter de comprendre ce qu’ils croyaient ou espéraient retrouver au juste de leur origine perdue en reprenant possession de la Terre sainte. Beaucoup de réponses différentes, et certaines qui reviennent toutefois comme un écho : le début d’une cohésion identitaire et d’un sens national à leur collectivité, ou je devrais peut-être dire sa poursuite inespérée après un hiatus déchirant de deux mille ans. J’écrivais en juin dernier un article pour la revue Hors Champ, à l’occasion de son dossier Israël-Palestine[1], et c’est une perception que j’avais formulée qui s’avère juste : nous assistons à une mythisation perpétuelle de l’histoire dont le rôle principal est de pallier la justement trop brutale et séculière modernité du XXe siècle, qui a sans doute rendu plus aigu encore le sentiment d’exclusion et de différence né de la diaspora. Tous m’ont mentionné d’ailleurs, dans mes entretiens, l’importance spéciale qu’ils accordaient entre autres à Jérusalem, et l’émotion qui les visite immanquablement à la vue de la Ville sainte. Une émotion qui les pénètre jusqu’à leur faire revivre symboliquement la mémoire de ces années où ils étaient unis en un seul et puissant royaume, à l’intérieur duquel se trouvait le lieu sacré le plus important du monde, le Temple, dont il ne reste qu’un petit bout de mur.

Il est vrai que tout visiteur, de quelque religion monothéiste qu’il soit, se sent imprégné d’un fort sentiment religieux lorsqu’il pénètre l’enceinte de Jérusalem, même s’il n’adopte qu’une perspective historique rationnelle dans son exploration des sites de la ville. C’est l’esprit des lieux, tout simplement. D’abord, il y a le mur des Lamentations, en plein centre, synagogue en plein air. Puis il y a non loin le tombeau de Jésus Christ, à l’intérieur de l’église du Saint-Sépulcre, lieu le plus saint du christianisme où des milliers de dévots viennent chaque jour embrasser la table sur lequel le corps de Jésus avait été déposé, ou encore frotter un morceau de linge contre elle comme un saint suaire personnel. Une des rues menant à cette église est d’ailleurs la via Dolorosa, où le Sauveur fit son chemin de croix, que certains refont non moins dévotement en portant sur le dos une véritable croix de bois (les stations où Jésus tomba en chemin sont marquées d’un panneau indicateur, pour les autres qui seraient moins au courant du trajet). Puis il y a la mosquée du Dôme de la Pierre, avec son impressionnante coupole en or (on me dit gracieuseté récente des Saoudiens), lieu saint jusqu’où Mahomet s’envola une nuit de La Mecque pour vénérer Allah (sourate XVII, à prendre au pied de la lettre ou non selon la confession à laquelle vous appartenez). Et enfin, tant de croisades qui avaient pour but de s’emparer de cet esprit habitant la ville, au prix de tant de vies humaines également…

Vraiment, oui, Jérusalem est donc le monument éternel des trois grandes religions, le lieu de convergence de leurs paroxysmes respectifs. Pénétré de ce sentiment à mon tour, je me suis recueilli un moment sur les toits de la vieille ville, un soir, me demandant par ailleurs ce qui généralement est propre à susciter en l’homme son émotion religieuse, ce qui fait qu’il croit par une émotion qu’un phénomène, un objet, un lieu ou la configuration d’un espace provoque en lui. Et certes la question est pertinente, puisque la majorité des Juifs d’Israël ne se disent pas « religieux », mais demeurent néanmoins toujours aussi émus par Jérusalem, et justifient politiquement par elle maintes choses qui n’y sont pourtant pas reliées. Il y aurait de grandes et de petites considérations à émettre, et certes, Jérusalem est grande.

Je me suis souvenu d’une nuit en Grèce, où j’avais également dormi à la belle étoile comme je l’ai fait à Jérusalem, près d’un monastère haut perché dans les montagnes. Un simple événement avait créé une émotion pareille à celle que je cherche à définir ici. L’émotion en question était beaucoup plus vive que la vue de la ville sainte, par exemple, parce que générée réellement spontanément, sans que je n’aie pu la prévenir ni même la rechercher, sanctifiée d’aucune manière par quelque dogme non plus, sans valeur historique. Simplement, en plein cœur de la nuit, on entendait chanter les moines. Normalement, ils sont les seuls à pouvoir entendre ce chant ; à peine seize moines demeurant dans ces hauteurs, au milieu de six monastères abandonnés que visitent les touristes par milliers durant le jour – et moi, j’étais le seul à être resté et à pouvoir entendre cette prière. Alors, quel moment profondément émouvant !

Les Grecs orthodoxes qui révèrent le pouvoir sacré d’une simple icône éclairée aux chandelles ont cette science, en effet, de la « petite » émotion religieuse ; la vraie, la mystique. Je me souviens du lendemain matin, par exemple, sur ces mêmes montagnes. J’avais décidé de me lever avant l’aube pour observer le lever du soleil. Sur le bord de la route, comme cela est fréquent en Grèce, au milieu de nulle part il y avait cette petite boîte de bois, vitrée, dans laquelle les chandelles brûlaient toujours et continuaient de se consumer à cinq heures du matin pour illuminer l’image de saint Nicolas. Dans le silence du matin j’étais resté interdit, et si étrange vision en pleine route perdue avait provoqué en moi ce même état de petite extase, de recueillement religieux. Aujourd’hui, une semaine après cette entrée datant du 12 novembre, à Jérusalem-Est, Netanyahu donne le feu vert à un projet immobilier permettant l’établissement de neuf cents nouveaux logements pour des colons juifs, signifiant l’expulsion de nombreuses familles palestiniennes dont les demeures seront ensuite détruites. En conférence de presse une de ses ministres affirme que cette région est en effet juive depuis plus de deux mille ans et que ce ne sont pas quelques frontières internationales décrétées il y a cinquante ans de cela qui y changeraient quoi que ce soit. Je me demande si en Israël, malgré la réunification de l’identité juive, on n’a pas oublié ces moments de petite émotion religieuse où l’on se trouve seul en présence du sacré, et qui sont somme toute bien plus significatives que ces démonstrations grandiloquentes de force où ne s’élève qu’un dialogue de sourds, plutôt qu’un chant.

18 novembre (De part et d’autre du mur, les stars se bousculent)

Chameaux d’outre-mur,

Me voici dans Ramallah, capitale de la Cisjordanie. Tout est tranquille en ce moment, même si l’on sait que c’est toujours un équilibre précaire qui prévaut ici, en Palestine. Étonnamment, au-delà des checkpoints où l’on fait entrer les visiteurs au compte-gouttes par l’entremise de barreaux automatisés, s’ouvrant et se refermant au son du courant électrique qui les active comme les portes des cellules de prison, la cité palestinienne se prête en quelque sorte assez bien au tourisme.

En un premier temps, je dois expliquer qu’une chose qui frappe tout visiteur lorsqu’il entre en Israël pour la première fois, s’il vient d’un autre pays limitrophe comme je l’ai fait à tout le moins, c’est l’abondance et la commodité dans lesquelles le peuple vit généralement. En tant que tel, à mon avis, il serait hypocrite de critiquer cela de ma part, moi citoyen du G8 ; toutefois, il n’est pas possible de faire autrement que de le remarquer : la pauvreté relative de tous les autres pays du Moyen-Orient fait soudainement place à des infrastructures sophistiquées et à une modernité incongrue dans ce paysage, comme tombées du ciel, à vrai dire. Des pauvres villages de l’Égypte ou de la Jordanie, à quelques kilomètres de là, jonchés de déchets et à l’architecture incertaine (sinon carrément incomplète), on passe brusquement à un Las Vegas ou Miami israélien (Eilat), on passe à la propreté étonnante de Jérusalem louée des touristes, on passe à des villes qui ne paraissent pas avoir plus de vingt ans d’âge comme l’Haïfa juive des hauteurs. Je m’attendais donc à tout le contraire de Ramallah, capitale des territoires occupés, mais il en est tout autrement, et ma surprise n’a donc pas tardé à laisser place à une nécessaire problématisation de l’état des lieux, pour comprendre cela.

J’étais en effet étonné de constater qu’il était possible de trouver tous les produits utiles à la consommation ou presque, qu’il y avait des écoles et des ministères en place (quant à l’amplitude de leur champ d’action, cela je l’ignore), qu’il semblait possible à tout le moins de vivre dans des conditions décentes s’il y avait quelque répit à la guerre, comme c’était le cas en ce moment d’ailleurs en Cisjordanie. J’y voyais même des traces de la civilisation moderne, je veux dire occidentale, étrangère, dans des proportions que je n’avais pas vues par exemple lors de mon court séjour en Jordanie (hormis Amman, la grande capitale). Il est vrai que Ramallah est elle aussi, je le répète, capitale, et que la Cisjordanie n’est pas cernée  par Israël de la même manière que la bande de Gaza, qui se meurt peu à peu d’un tel blocus. Mais même au Caire, je ne verrai pas une telle volonté d’occidentalisation sur le plan de l’image. À Ramallah, on fait ce que l’on peut en ce sens et cela en fait donc beaucoup, même si les moyens restent modestes et l’intention quelque peu grossière : le Stars ’n Bucks Café imitant ironiquement le géant américain que je n’ai pas besoin de nommer ; le restaurant Mickey Mouse reprenant le « M » célèbre de McDonald’s ; un Kentucky Fried Chicken s’affichant en de douteuses couleurs orange et noire au lieu des ordinaires blanche et rouge ; le Fashion Salon affichant sur son enseigne une photo de Brad Pitt à l’âge incertain, et j’en passe…

Tous deux, Israël et Palestine, se battent ainsi pour la possession de la terre, en se prêtant pour ce faire au jeu de l’identité historique et culturelle conflictuelle. Cela est vrai, et c’est l’aspect le plus connu de la guerre israélo-palestinienne. Mais il faudrait comprendre aussi, en réalité, qu’ils se battent comme partout ailleurs pour s’assurer d’être le premier à atteindre ce qui n’est rien d’autre qu’un but commun à toute l’humanité actuelle : la participation entière et libre à l’existence mondialisée des nations et au monde commun du marché, qui crée ainsi toutes ces guerres et fédère désormais, en son ordre, les déséquilibres.

24 novembre (Allah et la statuaire égyptienne)

Chameaux du désert, je crois vous voir partout. Vous êtes avec moi, non, en Égypte, au Caire ?

Petite visite ce matin à l’imposant Musée Égyptien, comme tout bon touriste se doit de faire. J’ai été très intéressé dès les premières salles par les sculptures exemplaires de l’art égyptien sous le premier empire (Ancien Empire, dynasties III à VI). Non seulement on y voyait des bustes et portraits de pharaons et d’importants scribes, mais aussi il était possible d’admirer de simples figurines d’esclaves effectuant des tâches quotidiennes : fabrication de la bière ou du pain, musique, autres travaux divers. Très peu de place est accordée à ce genre d’artefacts dans le musée, ou peut-être dans toute la société égyptienne antique de manière générale, aussi, qui semble nous avoir légué un nombre bien plus considérable d’œuvres consacrées au culte de quelques nobles ou personnages illustres. Néanmoins, ces quelques statuettes plus modestes nous en apprennent beaucoup sur l’importance de la sculpture et de la représentation à l’intérieur de cette ancienne civilisation. Par exemple, il était important de bien définir et comprendre la structure sociale entière en la modelant dans la pierre, puisqu’elle se prolongeait d’ailleurs dans le monde des morts (et, indirectement, grâce à cette conception rituelle de l’éternité, elle se prolongeait également dans le monde des vivants, du moins c’est ce qu’espéraient les dynasties au pouvoir). Ainsi, près du corps momifié du noble, dans son tombeau, se trouvaient parfois trois cent soixante-cinq statuettes d’ouvriers, une pour chaque journée où il se faisait normalement obéir par eux et bâtissait ainsi le monde. Quelques statuettes de scribes étaient présentes aussi pour enregistrer les faits et présider au culte religieux, sans doute certains rares autres nobles ayant appuyé le mort pendant sa vie complétaient la collectivité représentée, et bien sûr le sarcophage fait à la mesure du défunt et à la figure rappelant son visage pouvaient être inclus dans le tableau. À la rigueur, son propre cadavre momifié, statue faite de ce qu’elle représente même.

Il était important de reproduire la nature et de la représenter, donc, non seulement dans l’absolu besoin de l’homme de s’adonner à l’art, pour donner un sens esthétique à lui-même et à son acte civilisateur, comme le concluent peut-être trop hâtivement les amateurs d’art et d’archéologie, mais bien surtout pour se doter en commun d’une structure conceptuelle ordonnant la réalité, qui permette de la comprendre et d’agir sur elle à la fois. Dans le cas des Égyptiens, on s’émerveille des statues d’hommes à tête de faucon ou de chacal, ou au contraire à corps de félin et tête d’homme, et à juste titre il faut percevoir en ce point milieu imaginaire, syncrétique et polymorphe, l’expression de la réalité concrète pour la société égyptienne telle qu’elle est séparée ailleurs en de véritables catégories d’animaux et d’hommes, que tous conçoivent rationnellement comme distincts les uns des autres. Qu’on pense seulement à la qualité précise des hiéroglyphes (du moins regardez attentivement une reproduction et vous remarquerez la finesse de leur cisèlement dans la pierre) et à leur principe pictographique : ils représentent pour la plupart, en les simplifiant, des objets, des animaux, des parties du corps tout à fait identifiables (oiseau, épi, pied, bras, œil, vagues), qui mis ensemble en des combinaisons données deviennent des référents différents de ce qu’ils étaient au préalable. Ils forment, en effet, des idées, des mots, désormais ; ce sont des rassemblements et assemblages arbitraires de signes qui ont une fonction relationnelle entre la nature et l’homme, et donc entre l’homme et l’homme également. À mon avis, cela est un exemple qui montre bien, entre autres, la nécessaire implication de l’art dans l’élaboration des savoirs humains, en tant que pratique et expression de métaphores de la réalité qui vont en se complexifiant sans cesse, à mesure que la nature que l’homme confère à cette réalité se complexifie elle aussi comme un double échange. Ici, c’est la religion qui consacre un savoir « mythique » du cosmos dans la reproduction qu’elle en donne par l’écriture (pictogrammes sculptés) et la sculpture (statuettes « réelles » comme êtres hybrides), un cosmos qui ne s’étend sans doute pas plus loin que la Syrie ou la Nubie par ailleurs.

Ces métaphores que l’art exerce (ou sont-ce les métaphores qui exercent l’art ?) génèrent en lui, au fur et à mesure qu’elles se conçoivent elles-mêmes comme vecteurs de sens, des codes interprétatifs donnés pour les décrypter, comme la langue se dote d’ailleurs d’une grammaire, puis elles se développent proprement en langages. Aussi, il y a presque toujours coprésence de ce qui serait aujourd’hui considéré séparément comme art et religion au sein des sociétés anciennes, car ce sont ces institutions les premières qui puisent aux sources de la langue pour lui attribuer sa valeur poétique fonctionnelle, prenant la physique des mots pour en questionner la portée métaphysique – venue d’ailleurs (d’où vient le mot ? d’où vient ce son, ce symbole qui sert à exprimer l’apparence opaque et inconnue de la réalité, des phénomènes que nous ne connaissons pas? qui a dit le premier « tonnerre ! » en pointant le ciel qui se déchaîne sans raison ?). Soit cette institution primitive, à la fois art, à la fois religion, sert à expliquer le monde, soit elle sert à le vivre et à vivre cette façon de le comprendre, ce qu’elle fait donc simultanément en fait.

Je pourrais appliquer ce modèle théorique imparfaitement esquissé à la musique de Bach que j’écoute dans l’avion du retour, pour tenter de montrer ce qu’elle cherche à signifier par exemple, les notes de musique et leur modulation qui se veulent des sons pareils à des mots, des phrases et des métaphores qui auraient assez de pertinence pour pouvoir exprimer quelque chose ; je pourrais le faire d’une peinture cherchant à symboliser ce qui peut se concevoir d’une expérience donnée du visible, pour la faire revivre indéfiniment en restant accrochée sur un mur ; d’un ouvrage de philosophie qui traiterait rationnellement en sa matière d’un aspect de l’existence humaine, toujours inépuisable lui-même. Mais je préférerai au contraire ne pas prendre tout de suite cet avion et chercher à faire se correspondre par là l’ancienne Égypte, toujours, avec celle, cette fois bien différente, du monde contemporain.

Je dirai donc que ce qui distingue le plus, à mon avis, les civilisations antiques des plus récentes devenues pour la plupart monothéistes est le degré de virtualité respectif avec lequel ils assimilent métaphoriquement la réalité. Aux hiéroglyphes combinés qui tous signifient quelque chose dans le groupement autant qu’ils reproduisent mimétiquement un objet de la nature, on l’a dit, nous sommes passés, en Égypte, à l’écriture stylisée des Arabes qui ne signifie rien graphiquement, comme tout alphabet d’ailleurs. Nulle surprise alors que la religion soit devenue celle du « Livre », et non plus celle de la Nature qui impliquait plusieurs dieux, et que la Révélation divine (ce moment où, de la sensation, on passe au concept, auquel on aura toujours recours ensuite pour comprendre toute sensation) se contienne en ce livre. Nulle surprise que le Coran soit un discours retransmis par Mahomet aux hommes de La Mecque et de Médine, qui devront eux l’étudier dans sa forme écrite pour réattribuer correctement leur valeur aux choses antérieures de la création. Nulle surprise qu’il faille aussi le chanter, car sa valeur poétique, s’il reconduit de nouveau l’alliance de Dieu et des hommes, est forcément plus grande que l’unique valeur des mots. Ces mots qui étaient de toute façon – et c’est là le principe du Coran et de l’islam – déjà attachés à un sens, qui formaient des notions que le Coran actualise spirituellement pour générer le monde de nouveau, virtuellement, pour leur redonner sens. Pour ainsi dire, il s’agit d’établir l’ultime religion monothéiste, basée sur les deux autres, en revenant à leurs propres fondements et en embrassant donc le temps d’un geste plus large qu’elles, en le redéfinissant « mieux » parce que Dieu par cette parole se fait comprendre et est compris pour la première fois de nouveau.

En étant chanté, rythmé d’une façon unique d’après une réelle partition, chacun des mots contient et forme concrètement l’univers sensible auquel il se référerait normalement. Ce serait l’esthétique « divine » du Coran, une relation réciproque entre le mot et sa signification qui ne s’appuie sur aucune réalité extérieure ; comme un de ces contes de Borges du Livre de sable où toute la littérature et la science de l’univers en arrivent à se formuler en un son unique, en un mot unique qui tue ou damne celui qui l’entend, tel le nom de Dieu qu’il ne faut pas prononcer chez les juifs. Dans l’islam, la réalité est ainsi révélée et provient d’un livre : création de l’univers et de l’homme, histoires des peuples, code moral, prophétie et jugement dernier. Il ne s’agit plus de comprendre l’origine et la suite du monde en amalgamant et fusionnant l’expérience de ses phénomènes, comme chez les anciens Égyptiens, il s’agit d’employer les métaphores du langage comme métaphores mêmes de leur provenance, comme un Livre-monde pour ainsi dire et de concevoir ainsi une métaphysique absolue du monde au-delà de tout phénomène pris pour lui-même, quel qu’il soit : la preuve de l’existence absolue de Dieu. Dieu unique qui a créé tout et qui ramènera tout à lui, dont la création n’est qu’une facette illusoire de sa nature divine qu’il peut d’ailleurs à tout moment anéantir, sans pour autant s’annihiler lui – il ne pourrait le faire, « il est le Puissant, le Sage ». De pictogrammes sculptés, ainsi, on procède à un art de la calligraphie qui devient le seul art de représentation possible. Le mot Allah (الله) devient stylisé jusqu’à atteindre un niveau d’abstraction proche, sans doute, de la nature suprême et jamais atteignable de Dieu.

Et peut-être, en effet – l’islam étant la dernière grande religion monothéiste (j’exclus pour les fins de mon texte d’autres religions d’importance moyenne nées à sa suite, comme le bahaïsme) –, serait-ce le propre des sociétés suivantes d’atteindre l’abstraction représentationnelle totale, conséquemment alliée à la disparition même du concept de Dieu. Car, en effet, s’il est postulé l’unité du cosmos, relié à la manière d’un volume par-delà l’infinité des fragments qui le composent, comment même en donner un mot, comment même exprimer un « Il » ? C’est une opposition de principes irréconciliable… Le livre de sable de Borges qui se fait et se défait différemment chaque fois qu’on le consulte, car il est infini et qu’il n’y a pas de milieu, de début ou de fin, d’ordre à l’infini, n’est-il pas monstrueux à lire, à décoder, ne doit-il pas être relégué dans quelque endroit secret car il n’est pas psychiquement tolérable ? Ainsi, la véritable angoisse de l’homme moderne, à mon sens, n’est pas la mort de Dieu à proprement parler, mais sa conséquence : son éternel renouvellement depuis. Dieu est réellement partout du moment qu’il a été dépouillé du mot Dieu, du moment qu’a été supprimée sa propre contingence. Dieu sans forme, comme dans l’art islamique, c’est aussi Dieu sans nom, Dieu qui ne donne plus d’accès possible à la métaphore, qui s’arrêtait là auparavant comme une ultime frontière, qui n’a plus de rapport particulier enfin avec notre vie ni notre mort, dépourvues de toute réalité catégorique dorénavant, en vertu de cette perte nominale fondamentale.

La conscience de tout cela se trouve en un premier plan chez les anciens Égyptiens, qui associent à la mort la poursuite spirituelle de la vie qui ne se termine vraiment qu’en apparence, et qui exige même dans l’au-delà l’usage d’artefacts (ce qui va même jusqu’à la construction réelle de cités pour les morts). Puis, en un second plan, cette conscience s’élabore dans l’islam, qui accentue l’unicité de Dieu et le caractère total de l’univers avec lequel il se confond, concevant cette fois la mort comme un au-delà symbolique, un monde autre que celui que l’on peut expérimenter, car ce dernier est toujours incomplet même au-delà des apparences. Et le troisième plan… comment se conçoit-il, en effet ? Les anciens Égyptiens disaient que la rive ouest du Nil était le lieu de séjour des morts, car le soleil se lève à l’est et s’éteint de l’autre côté : c’est là qu’ils construisirent pour cette raison leurs plus fameux monuments funéraires, les pyramides. Aujourd’hui, à Gizeh, il y a longtemps que les Égyptiens se sont établis près d’elles, tout à fait normalement ; car Allah est grand et ne saurait être de l’ordre du terrestre, ni les morts qui reviennent tous à lui. Et moi, qui ai tenté de sculpter quelque chose d’abstrait avec des mots réels, et inversement, tout au long de ce voyage, tout ce que je sais c’est que je reviens ainsi aujourd’hui à mon point de départ.

Chez nous…

Mer du Labrador, novembre 2009

Voyage

Revue Chameaux — n° 2 — hiver 2010

Dossier

  1. Présentation du dossier

  2. Lecteurs et voyageurs : une réflexion sur la Perception créatrice

  3. Décalages correspondant : Travelogue

  4. Petite typologie du comique en voyage

  5. Point de départ. L'impulsion du voyage chez Rimbaud

  6. Le voyage initiatique dans L'homme rapaillé de Gaston Miron

  7. Fiction du voyage : une correspondance d’Égypte

  8. West Indies

  9. W. H. Rencontres au bout du monde

  10. Quel vent pour ces semelles ?

  11. Entretien avec Nicolas Dickner

Hors-dossier

  1. Le Perroquet Borgne

  2. Travelogue : entrées inédites