Petite typologie du comique en voyage

Par Jeanne Mathieu-Lessard — Voyage

Lorsque je pense à l’effet qu’a le voyage sur l’humain, il me vient d’abord à l’esprit l’image d’une traversée du désert : un voyageur ou une voyageuse assoiffé(e), épuisé(e), dépassant ses limites afin d’atteindre un mystérieux objectif – l’eau salvatrice, la fierté méritée, la connaissance du monde tant recherchée. Il me semble que voyage et épreuve sont souvent associés, que l’acte de partir est souvent plus éprouvant que divertissant. La lecture de récits de voyage a d’abord confirmé mon impression, me montrant à quel point l’humain sorti de son cadre habituel court le risque de se retrouver démuni et troublé devant les difficultés, devant la différence. Or, face à ce dépaysement, les voyageurs réagissent souvent d’une façon qui me semble surprenante : bien peu de découragement, en vérité. Les voyageurs témoignent plutôt de la place prépondérante du comique par leurs nombreux éclats de rire, fusant en mille occasions diverses, en tous lieux, à tout propos. J’ai d’abord été intriguée par les occurrences du comique en voyage, par les causes du rire, puis par la direction qu’il empruntait, les effets qu’il entraînait. Il m’a paru au final qu’un outil permettant de regrouper et d’expliquer mes constatations était nécessaire, d’où l’idée de la typologie qui sera l’objet de ce texte. Trois récits de voyage, très contrastés de par leur provenance et leur style, et que je présenterai au fil du texte, ont servi de base à cette typologie de l’utilisation de l’humour dans le récit de voyage.

1. L’humour comme moyen de défense

C’est à la lecture de la Relation du voyage des dames ursulines de Rouen à la Nouvelle Orleans1, de Marie-Madeleine Hachard, que j’ai pour la première fois pris clairement conscience de la grande présence de l’humour dans certains récits de voyage. Le texte en question, constitué d’une série de lettres envoyées à son père par la religieuse, ainsi que d’une « Relation de voyage » à proprement parler jointe à l’une des lettres, n’était pas écrit dans le but d’être publié. Ce qui me semblait au premier abord ne devoir être qu’une longue suite de descriptions et de réponses à des nouvelles familiales s’est avéré être empreint d’événements comiques, ou du moins vécus comme tels par la jeune femme. Toute occasion de rire, si mince soit-elle, est saisie par la voyageuse : « […] malgré la fatigue nous ne laissions pas de rire souvent, il arrivoit de temps en temps de petites avantures qui nous divertissoient, nous étions tous crotez jusqu’aux oreilles, les Voiles de nos deux Meres étoient mouchetez de terre demi-blanche, cela faisoit un effet des plus drôles […]. » (H–14-15) Dans sa description des voyages en mer, Marie-Madeleine Hachard ne dissimule pas les difficultés. Or, la façon dont elle les communique à son père montre que le comique de la situation l’emporte toujours sur son côté négatif. La scène du repas sur le bateau offre un bon exemple de ces moments où l’humour éclipse les tracas :

[…] la souppe n’étoit pas plûtot mise sur la table qu’elle étoit renversée sur la nappe, à moins qu’on eut la précaution de la bien tenir à deux mains encore falloit-il que ce fut un Marin, car nous autres nous avions assez que de nous tenir nous-mêmes, cela contribuoit quelque fois à nous faire rire malgré le mal de mer qui est une maladie trés violente […]. (H–53)

Tout peut donc être prétexte à rire pour Hachard. Sa conception du rire en voyage est d’ailleurs clairement illustrée par cette adresse à son père : « en voyage, mon cher Pere, on rit de tout » (H–16). On rit de tout, mais pour quelles raisons, dans quel but ? Dans tous les exemples cités précédemment, Hachard présente les événements par une opposition : on rit « malgré la fatigue », « malgré le mal de mer ». En fait, on rit « pour » oublier cette fatigue ou ce mal de mer. Elisabeth Goldsmith, dans son étude des récits de trois fugitives de l’époque de Louis XIV, a d’ailleurs remarqué à quel point leur facilité à rire de tout leur permet de vivre agréablement un voyage qui eût pu être grandement éprouvant : « Rire devant tous ces obstacles qui se dressent sur son chemin peut paraître folie, mais aux yeux de Marie-Sidonie, il ne s’agit de rien de moins que d’une tactique efficace2 […]. » À cette tactique, cette « stratégie enjouée3 », comme la nomme Goldsmith, il est possible d’associer une « fonction défensive » :

Leurs voyages, nés d’une impulsion vitale pour échapper au confinement dont elles sont menacées, révèlent, au fil de leur correspondance et de leur écriture intime, une forme de résistance philosophique à l’adversité : l’extravagance des voyageuses marque leur désir irrépressible d’indépendance et en appelle constamment à la fonction défensive de l’humour face au malheur4.

Le pouvoir de protection attribué au comique n’est pas propre au voyage et se rencontre au quotidien. Or, il semble qu’il soit exacerbé lors du voyage, probablement parce que celui-ci, sortant l’individu de son cadre habituel, l’expose à l’adversité, aux désagréments, l’oblige à réagir.

Le voyage multiplie donc les difficultés et, du même coup, les occasions de s’en défendre par l’humour, mais il modifie surtout la façon de percevoir un obstacle, ou plus généralement une situation. La jeune femme qui tout à l’heure s’esclaffait de se voir crottée « jusqu’aux oreilles » (H–14) n’eût peut-être pas ri si un semblable événement se fut déroulé chez elle avant son départ. Un même individu réagit ainsi de deux façons distinctes selon qu’il se trouve dans le confort de son milieu d’origine ou en position de déséquilibre. Ce double état de l’individu peut de plus être généralisé au groupe social. Un voyageur et humoriste dont j’aurai l’occasion de reparler cerne clairement cette divergence entre la perception des voyageurs, maritimes dans le cas présent, et celle des « gens de terre ». Racontant l’ancienne coutume selon laquelle les passagers d’un bateau qui passaient la ligne de l’équateur pour la première fois se faisaient raser puis plonger trois fois dans l’eau, attachés au bout d’une verge tenue par un marin déguisé en Neptune, il s’interroge sur la capacité des spectateurs à rire d’une telle pratique.

La chose était drôle, paraît-il. Nul ne sait pourquoi. Non, ce n’est pas vrai. Nous savons pourquoi. À terre, on ne pourrait jamais trouver cela drôle ; rien, dans ces vieux rites grotesques du passage de la ligne ne serait trouvé drôle à terre – aux gens de terre, ils sembleraient assommants et stupides. Mais en mer, les gens de terre changeraient d’avis là-dessus, pendant un voyage au long cours. Pendant un tel voyage, avec sa perpétuelle monotonie, l’intellect se détériore ; les gens en arrivent bientôt au point où ils semblent presque préférer les puérilités aux choses sérieuses5.

Dans cet exemple comme dans les précédents, le comique survient en réaction à l’un des désagréments occasionnés par le voyage – l’un des principaux selon l’écrivain – l’ennui.

2. Le rire et l’altérité, ou l’humour médiateur

Le propre d’une coutume est de rendre normales des choses qui ne le sont pas.
– Mark Twain

Si la scission qui se dessine entre le voyageur avant son départ (et, par extension, l’homme qui n’est pas en situation de voyage) et le voyageur en chemin permet de cerner certaines causes faisant survenir le rire, il est une autre opposition qu’il convient d’étudier et qui a un impact sur l’émergence du rire : il s’agit de celle existant entre voyageur et autochtone, entre observateur et observé. Dans les récits que j’ai retenus, l’humour émerge souvent du contact avec l’altérité. Bien que Marie-Madeleine Hachard soit plus prompte à rire d’elle-même que des autres, il lui arrive de le faire, comme c’est le cas lors de sa rencontre avec les pères portugais : « Il y avoit plusieurs de ces Peres qui avoient de grandes lunettes sur le nez à la mode de Portugal, et j’en remarqué un jeune qui les ôta pour lire quelque choses, ce qui nous parut fort extraordinaire. » (H–57) Le récit d’une autre voyageuse qui fit elle aussi le trajet de l’Europe à l’Amérique me fournit cependant plus d’exemples de ce type. En effet, la lecture du Montréal6 de Sarah Bernhardt m’a permis de cerner certaines stratégies humoristiques employées pour décrire l’altérité au lecteur. Avant de les présenter, il convient d’en dire un peu plus sur le récit de Bernhardt.

Comédienne avant tout, Sarah Bernhardt fut aussi voyageuse. Les Amériques, l’Australie, l’Europe centrale et la Russie l’ont tour à tour accueillie et ont été témoins de ses talents, autant sur scène que hors de scène. C’est vers la fin du XIXe siècle, plus précisément en 1880 et 1881, que Bernhardt foule pour la première fois le sol américain, s’engageant dans une tournée théâtrale qui dure sept mois et au cours de laquelle elle participe à plus de deux cent cinquante représentations. Quelques décennies plus tard, Bernhardt, écrivant ses mémoires7, y inclut le récit de ce périple américain. Une édition récente de Magellan & Cie permet de lire le récit de voyage à proprement parler qui, bien que s’intitulant Montréal, regroupe en fait ses impressions sur Boston, Montréal, Pittsburgh, les chutes du Niagara (qui fournissent le sujet aux pages les plus comiques) et quelques autres lieux de passage. La grande expressivité que l’on attribue à Bernhardt au théâtre se reflète dans sa façon d’écrire extrêmement imagée, enthousiaste et, ce qui m’a interpellée, comique. À son arrivée à Boston, l’automne est déjà bien avancé, le froid commence à piquer les joues, et la comédienne est avant tout frappée par l’apparence des habitants : « Nous fûmes reçus à notre arrivée au quai par le comique Henri, poilu cette fois de la tête aux pieds, les mains prises dans de grandes moufles en laine. » (B–20) Ce qu’il y a ici de « comique » n’est pas qu’Henri, un homme d’affaires qu’elle vient de rencontrer, soit habillé dans de gros vêtements de fourrure, mais plutôt que Bernhardt n’ait jamais vu une telle chose. Henri n’est pas drôle en soi, et ses compatriotes ne s’aviseraient pas de rire devant son apparence. Ce qui est naturel pour les habitants de Boston ne l’est ni pour la voyageuse qui les observe et les décrit, ni pour le lecteur visé que l’on peut supposer Français, ou du moins Européen. Aussi, un outil explicatif qui saurait rendre une nouvelle réalité visible est ici nécessaire. La comparaison, grande source du comique dans le récit de voyage, est utilisée à cet effet. Grâce à celle-ci, « [l]’altérité, qu’il est difficile de faire comprendre, de donner à voir, est résorbée […] dans la ressemblance8 ». Chez Bernhardt, les Américains et les Canadiens habillés de manteaux de fourrure sont maintes fois comparés à des ours. Bien souvent, Bernhardt n’utilise même pas d’élément comparatif. La métaphore remplit alors la même fonction que le faisait la comparaison : « Debout sur la petite plate-forme de mon car, je regardais, émotionnée, l’étrange spectacle que j’avais devant moi : le talus était hérissé d’ours tenant des lanternes. Il y en avait des centaines et des centaines. » (B–26)

Comme nous l’avons vu plus tôt, le rire en voyage peut être déclenché par un réflexe de protection de soi. La rencontre avec l’altérité, qui est souvent troublante, est l’un des éléments pouvant susciter ce réflexe. Il pourrait sembler à première vue que le rire déclenché par le contact avec l’Autre ne serve qu’à ridiculiser la différence, qu’à l’opposer, aux yeux du voyageur mais aussi aux yeux des lecteurs, à ce qui est connu et jugé bon, et que ce type de rire ait une valeur négative. Certains passages comiques, comme cette description des indigènes de Fidji par Mark Twain, pourraient le laisser croire : « Et nous vîmes d’autres indigènes : de vieilles femmes ridées, leurs mamelles plates rejetées sur les épaules, ou pendant devant elles comme de longues outres dégonflées […]. » (T–54) Dans son essai Le rire9, le philosophe français Henri Bergson donne d’ailleurs comme condition nécessaire au déclenchement du rire un certain effacement de la sensibilité humaine, processus qu’il nomme « l’anesthésie momentanée du cœur10 ». Or, cette anesthésie, bien que nécessaire, ne devrait être que temporaire et s’effacer par la suite au profit d’une seconde étape, celle de la réflexion sur les raisons qui ont fait rire – dans le cas présent, sur la différence constatée entre l’apparence, le comportement, la culture du voyageur et ceux des autres. Ainsi le rire ne constituerait qu’un premier jalon dans un processus de compréhension de l’autre. Le travail sur soi et la réflexion sur sa propre culture que permet le voyage ne s’amorcent pas toujours consciemment. Il me paraît que lors de la rencontre avec l’altérité, le rire agit comme un signe, comme un indicateur lumineux posé au haut d’une montagne, unique point visible par le pilote. Une fois le signal reçu, le voyageur est appelé à se rendre plus avant. La différence de l’autre n’étant pas comique « en soi » et dépendant donc du voyageur lui-même (de sa provenance, de son attitude), le rire force à s’interroger sur sa propre identité, et fait office de miroir. Plus encore, il me paraît que le chemin se traverse dans les deux sens, et que le rire devient ainsi un canal médiateur11 entre deux cultures – celle du voyageur et celle des habitants du pays visité – de même qu’entre deux individus – le voyageur et le lecteur.

3. L’arroseur arrosé

Dans les deux premiers types d’humour, la direction du rire était la même : il émanait du voyageur et se dirigeait vers l’extérieur (bien qu’il puisse faire ricochet et se retourner involontairement vers le rieur). Or, il est d’autres situations au cours desquelles le voyageur, de sujet, se transforme volontairement en objet du rire, au bénéfice de ses compagnons de voyage. Les motivations du voyageur à se transmuer en élément comique sont multiples et peuvent avoir pour but de faire oublier les difficultés en faisant diversion, ce qui rejoint le premier type de comique décrit dans ce texte. Ici, toutefois, j’aimerais observer les situations comiques qui, survenant spontanément, semblent n’avoir comme déclencheur que le désir du voyageur de passer du bon temps, et d’en faire passer à ses pairs.

L’humour de ce genre, le « divertissement pur », semble beaucoup plus lié à la personnalité du voyageur que les types d’humour précédents. Lorsque rencontré dans mes lectures de récits de voyage, il était accompagné de certaines caractéristiques personnelles comme la spontanéité, le désir d’attirer les regards sur soi, le besoin d’aventure et d’émotions fortes, etc. Le rôle d’amuseur, de « clown de voyage », peut être dévolu à l’un des membres d’un groupe en raison d’un attribut en particulier. Chez Marie-Madeleine Hachard, par exemple, c’est non seulement son naturel joyeux, mais surtout sa jeunesse qui la poussent à divertir les autres : « […] de mon naturel je ne suis pas mélancolique, le bon cher Frere ne l’est pas non plus, de fois à autre on rioit à nos dépens, mais étant les plus jeunes il nous convenoit de défrayer la Compagnie. » (H–21) Sarah Bernhardt est, quant à elle, toute désignée pour ce rôle. Les aventures comiques abondent dans le récit de cette boute-en-train prête à tout, quitte à se couvrir de ridicule ou à poser un geste dangereux. Lors de son expédition aux chutes du Niagara, alors que tous doivent « s’affubler » (B–51) de vêtements de caoutchouc, Sarah décide dans un premier temps de tenter de s’épargner le ridicule en faisant quelques modifications au costume. Peu après, constatant que loin d’atténuer la laideur de l’habit, elle ne fait que l’en rendre plus grotesque, elle en prend son parti et se prête aux moqueries : « Furieuse contre ma prétentieuse coquetterie, honteuse de ma faiblesse qui me faisait ronronner aux flatteries les plus basses et mensongères des gens qui se moquaient de moi, je résolus de rester ainsi pour me calmer de mon orgueil stupide. » (B–52)12 Au cours du même épisode, une action de Sarah, celle d’utiliser une canne placée sous ses jarrets pour glisser le long d’une pente de glace, engendre une scène comique.

Tout le monde m’imita. Et ce fut un spectacle comique que ces trente-deux personnes descendant à toute vitesse, sur leur assise naturelle, ce mont de glace. Il y eut quelques culbutes, quelques rencontres, beaucoup de rires, et tout le monde se trouvait un quart d’heure après à l’hôtel, où le grand déjeuner avait été préparé. (B–49)

L’effet de tels épisodes sur le lecteur est semblable à celui sur les voyageurs : un moment de détente, de rire sans arrière-pensée (ou du moins presque toujours), leur est offert. Ce type de comique nécessite peu de réflexion à la lecture ; il constitue un répit, autant dans le récit que dans l’esprit du lecteur.

4. Le rôle de l’écriture : une poétique humoristique

Bien que jusqu’à présent j’aie traité principalement de l’humour se retrouvant en voyage, il ne faudrait pas oublier que l’outil de base sur lequel je me suis appuyée pour cette étude est le récit de voyage, et que toutes les descriptions et situations comiques m’étaient présentées à travers le filtre qu’est l’écriture du voyageur. Je me suis particulièrement intéressée, en lisant ces récits, au traitement exercé sur la réalité pour la rendre au lecteur de façon humoristique. Chez Marie-Madeleine Hachard, qui écrit pour donner l’heure juste à sa famille quant à son voyage et à son installation en Nouvelle-Orléans, le traitement est plutôt minimaliste, et les éléments humoristiques concernent beaucoup plus les événements eux-mêmes que la façon de les raconter. Il faut aussi dire que le genre de récit – la lettre dans ce cas-ci – influe sur l’écriture. Hachard écrit sur le vif et cherche avant tout à informer. Sarah Bernhardt, cependant, n’écrit ni de la même façon ni dans le même but. Elle cherche bien à renseigner, mais surtout à divertir. La relation entre la réalité et le récit est de plus extrêmement différente. En racontant des événements qui se sont produits vingt ans plus tôt, Bernhardt en vient à modifier la réalité à son gré, et ce, malgré son désir de se baser sur des notes qu’elle avait prises au cours de son voyage13. Ainsi chez cette voyageuse, l’humour est à la fois présent au cours du voyage et créé par l’écriture. À l’utilisation de la comparaison14, dont j’ai déjà traité, s’ajoutent certains procédés, dont l’exagération et la métaphore. La description que fait la voyageuse de sa suite d’hôtel à Montréal est représentative du procédé d’exagération : « […] nous nous dirigeâmes vers le grand, l’immense salon de mon appartement, car il eût fallu une bicyclette pour arpenter sans fatigue mes chambres, salon et salle à manger dans toute leur longueur » (B–32). Parfois l’écriture s’emballe jusqu’à devenir allégorique, comme c’est le cas lors de la promenade en voiture avec son ami américain :

Nous remontâmes dans l’américaine attelée de chevaux frais et j’eus, quelques minutes après, la folie du rêve : il était Pluton, dieu des Enfers, et moi, Proserpine ! Et nous traversions notre empire, au trot emporté de nos chevaux ailés ! Partout du feu ! des ammes ! Le ciel sanglant était barré par de longues traînées noires semblables à des voiles de veuves ! La terre était hérissée de longs bras de fer tendus vers le ciel dans une imprécation suprême ! Ces bras jetaient de la fumée ou des ammes, ou des feux d’artifices [sic] qui retombaient en pluie d’étoiles ! (B–43)

Le lecteur, devant cet écart fantaisiste, l’un des plus saisissants dans un récit qui se veut réaliste, ne peut qu’en rire. Tout ce travail sur le langage témoigne du fait qu’une réflexion a été faite sur les événements, que l’auteure ne se contente pas de rendre compte de faits, mais qu’elle a développé une vision particulière, parfois déformée, du passé. La volonté d’utiliser le comique résulte à la fois d’une réflexion portant sur l’événement et du désir de créer un impact chez le lecteur. Celui-ci devra à son tour s’interroger sur ce qui fait que l’épisode et sa narration ont suscité le rire chez lui.

Pratiquement tous les traitements humoristiques imaginables se retrouvent dans les récits d’un auteur-voyageur déjà cité à quelques reprises dans ce texte. Mark Twain, ou Samuel Langhorne Clemens, un habitué des paquebots, chemins de fer et autres moyens locomoteurs, surtout connu pour ses personnages de Tom Sawyer et d’Huckleberry Finn, est un personnage en soi. Certains de ses récits de voyage, plus autobiographiques que fictionnels, permettent de mieux connaître cet auteur, ce raconteur – ce menteur. Chez Twain, le mensonge est non seulement au centre de l’écriture, il est au cœur même de la vie. S’il a toujours fait partie de son écriture, il trouve tout l’espace pour se déployer dans son ultime récit de voyage, le bien nommé Tour du monde d’un humoriste15. Le tour du monde dont il est question est en fait une tournée de conférences d’un an, entreprise par Twain en juillet 1895 dans le but avoué de renflouer ses coffres (l’auteur s’est ruiné en investissant massivement dans l’implantation de la linotypie). Or, l’objectif n’est pas atteint, les revenus du voyage ne suffisant pas à rembourser ses dettes, et Twain se retrouve à la case départ, fatigué par un voyage durant lequel il a presque toujours été malade. La nouvelle de la mort de sa fille aînée, qui lui parvient peu après son arrivée, vient clôturer cette désastreuse année. C’est dans ce contexte que Twain entreprend l’écriture de ce monumental récit qui, contrairement à la tournée de conférences, saura lui assurer des bénéfices certains16. Ces éléments biographiques ne doivent pas être considérés comme anecdotiques. Ils éclairent d’un jour particulier ce récit extrêmement divertissant pour le lecteur, nous permettant d’entrevoir le travail de mystification entrepris par l’auteur afin de cacher ce qui a réellement été vécu. Twain s’exprime d’ailleurs on ne peut plus clairement sur ce sujet dans une lettre à un ami : « J’ai écrit mon dernier récit de voyage en enfer, […] mais j’y ai laissé entendre du mieux que je le pouvais que c’était une excursion au paradis. Un jour, je le lirai, et si je me laisse leurrer par sa gaieté, alors je croirai qu’elle a su leurrer le lecteur. Comme j’ai détesté ce voyage autour du monde17 ! » Il est primordial pour le lecteur de garder en tête ce rôle central qu’a le mensonge dans l’écriture de Twain, afin d’en cerner les principaux enjeux. Toutefois, s’il arrive au lecteur de l’oublier, certaines maximes de Pudd’nhead Wilson, placées en exergue à chaque chapitre, le lui rappellent : « La vérité est la chose la plus précieuse que nous possédions. Soyons-en économes18. » (T–53)

Bien que la subjectivité de Twain se fasse énormément sentir dans le récit, il y a peu d’éléments comiques ayant directement comme sujet l’auteur lui-même. Ses réflexions portent principa- lement sur la société rencontrée et sur la faune propre au pays visité. Si l’ailleurs est décrit, c’est bien certainement dans le but de le comparer à la société connue de Twain. Quant aux commentaires sur les animaux, il semble qu’ils soient bien rarement émis par l’auteur par pure admiration pour ces créatures. Ils servent plutôt, dans presque tous les cas, à introduire un commentaire ou une critique. La note de bas de page sur le marsupial est une bonne illustration de l’humour tantôt absurde, tantôt critique de l’auteur :

Un marsupial est un plantigrade dont la particularité est la poche. Dans certains pays il n’existe plus, dans d’autres il est rare. Les premiers marsupiaux américains furent Stephen Girard, M. Astor et l’opossum ; les principaux marsupiaux de l’hémisphère austral sont M. Rhodes et le kangourou. Je suis, pour ma part, le plus récent marsupial. Je puis également me vanter d’avoir la plus grande poche de tous. Mais il n’y a rien dedans. (T–153)

L’on peut voir dans cet exemple une stratégie fréquemment utilisée par Twain, soit de présenter ce qui semble être une information précise et concrète, quasi scientifique, mais qui mène à un tout autre sujet – celui dont Twain souhaite réellement parler – ou à une absurdité. Le procédé utilisé rejoint de près la définition restreinte de l’humour (comme étant opposé à l’ironie) de Bergson : « L’humour affectionne les termes concrets, les détails techniques, les faits précis. Si notre analyse est exacte, ce n’est pas là un trait accidentel de l’humour, c’en est, là où il se rencontre, l’essence même. L’humoriste est ici un moraliste qui se déguise en savant19 ». Tout le chapitre 8, dans lequel l’auteur décrit sa rencontre avec un naturaliste anglais et les discussions sur la faune qui s’ensuivent, est rédigé selon ce principe. L’énumération décrivant l’ornithorynque, par exemple, lui permet de communiquer ce qu’il reproche à la pratique de la religion dans sa société. Cet animal est d’abord décrit comme étant une « étrange combinaison de l’oiseau, du poisson, de l’amphibien, du fouisseur, du reptilien, du quadrupède et du chrétien » (T–60). Un peu plus tard, on nous précise que l’ajout de cette ultime caractéristique s’explique par le fait suivant : « Il observe le repos du dimanche quand il y a quelqu’un dans les parages, et il ne l’observe pas s’il n’y a personne. » (T–61) Chez cet animal comme chez les humains, l’hypocrisie est donc chose fréquente.

Toujours lors de la discussion avec le naturaliste, Twain apprend de nombreuses informations au sujet de la population cuniculaire de l’Australasie20 : « Je savais déjà beaucoup de choses sur les lapins en Australasie et sur leur prodigieuse fécondité, mais je compris en l’écoutant que j’étais encore loin du compte. Il m’apprit que le premier couple de lapins importés en Australasie proliféra si extraordinairement que six mois plus tard ils couvraient le pays au point que les gens devaient se creuser un chemin au milieu d’eux pour aller d’une ville à l’autre. » (T–59) Encore ici, l’information donnée est tout d’abord vraisemblable, et semble mener à une explication scientifique obtenue par l’auteur de la part du naturaliste. Or, une fois de plus, un dérapage se produit et la conclusion s’écarte de ce à quoi le lecteur pouvait s’attendre. La position de l’auteur dans ce cas-ci est différente de celle des exemples précédents. Dans la description de l’ornithorynque, la caractéristique finale, qui pouvait sembler étrange, était par la suite justifiée. Twain exerçait son sens critique et expliquait sa vision au lecteur. Dans le cas de la population de lapins, toutefois, les propos du naturaliste sont directement transmis et l’auteur fait figure de voyageur crédule n’exerçant pas son sens critique. C’est au lecteur, alors, de distinguer le vrai du faux. Ce qui est intéressant avec l’exemple des lapins est qu’un écho se retrouve quelques chapitres plus tard, et que la position de l’auteur n’est pas la même. Apprenant que les montagnes qu’il croit deviner au loin ne sont pas des montagnes, mais bien des entassements de lapins, Twain se permet cette fois d’user de son sens critique : « Il se peut que cet homme ait dit vrai, mais j’ai lu trop de récits de voyage pour ne pas me méfier des renseignements spontanément offerts par des gens sans capacité officielle. Le pullulement des lapins a certes été assez terrible en Australie, et il pourrait expliquer la présence d’une montagne, mais, à mon sens, pas de toute une chaîne. » (T–86) La conclusion à laquelle en vient Twain peut sembler bien naïve. Or, la mise en garde qui la précède ne suggère-t-elle pas plutôt que c’est le lecteur qui serait naïf de prendre l’auteur au mot ?

Cette brève exploration du rire de l’écrivain voyageur a permis de constater la diversité de ses causes, de ses formes et de ses implications. Les grands contrastes existant entre les trois récits m’ayant fourni des exemples me portent à croire que l’humour, qu’il remplisse une fonction défensive, médiatrice, réflexive, de divertissement ou poétique, se retrouve chez maints types de voyageurs et d’écrivains, et qu’une étude sur un plus grand corpus serait tout aussi enrichissante que divertissante. Le rire, qu’il soit plus discret ou plus retentissant, se retrouve à toute étape du voyage vécu ou du voyage écrit. L’humour s’infiltre à tout stade de l’épopée de l’écrivain : il lui saute au visage lors d’un événement imprévu, lui sert de bouée devant les difficultés, lui permet de passer le temps, de divertir ses compagnons de voyage, mais surtout, il l’accompagne au retour, envahit son récit, modifie la réalité, si bien que c’est à travers lui que le lecteur doit passer s’il veut dégager sa propre vision du voyage raconté.

Bibliographie

  • BERGSON, Henri, Le rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Presses Universitaires de France, 1977 [1940], 157 p.
  • BERNHARDT, Sarah, Montréal, Paris, Magellan & Cie (Geo), 2006, 61 p.
    BERTRAND, Dominique, « Introduction », dans Le rire des voyageurs (XVIe-XVIIe siècles), études réunies et présentées par Dominique Bertrand, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal (CERHAC), 2007, p. 7-18.
  • CENDRARS, Blaise, « Le passage de la ligne », dans Au cœur du monde, Paris, Gallimard (Poésie), 1968, p. 34-35.
  • C. GOLDSMITH, ELIZABETH, « “Ces enjouées aventurières” : stratégies du rire dans les lettres et mémoires de femmes fugitives à l’époque de Louis XIV », dans Le rire des voyageurs (XVIe-XVIIe siècles), études réunies et présentées par Dominique Bertrand, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal (CERHAC), 2007, p. 183-197.
  • HACHARD, Marie-Madeleine, Relation du voyage des dames religieuses ursulines de Rouen à la Nouvelle Orleans […], Rouen, Antoine le Prevost, 1728.
  • MONTALBETTI, Christine, Le voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses Universitaires de France, 1997, 257 p.
  • TWAIN, Mark, Le tour du monde d’un humoriste, traduit de l’américain par Maud Sissung et Dominique Le Bourg, Paris, Éditions maritimes et d’outre-mer, 1981, 398 p.
  • TWAIN, Mark, Following the Equator, Washington D. C., National Geographic (Adventure Classics), 2005, 440 p.

Notes de bas de page

  1. Marie-Madeleine Hachard, Relation du voyage des dames religieuses ursulines de Rouen à la Nouvelle Orleans […], Rouen, Antoine le Prevost, 1728. Dorénavant, les renvois à cette édition seront indiqués entre parenthèses par la mention H– suivie du numéro de page. La graphie originale a été respectée intégralement.
  2. Elizabeth C. Goldsmith, « “Ces enjouées aventurières ” : stratégies du rire dans les lettres et mémoires de femmes fugitives à l’époque de Louis XIV », dans Le rire des voyageurs (XVIe-XVIIe siècles), études réunies et présentées par Dominique Bertrand, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal (CERHAC), 2007, p. 186-187.
  3. Ibid., p. 187.
  4. Dominique Bertrand, « Introduction », dans Le rire des voyageurs (XVIe-XVIIe siècles), op. cit., p. 17. Je souligne.
  5. Mark Twain, Le tour du monde d’un humoriste, traduit de l’américain par Maud Sissung et Dominique Le Bourg, Paris, Éditions maritimes et d’outre-mer, 1981, p. 37. Les renvois futurs à cette édition seront signalés par la mention T– suivie du numéro de page. On m’a fait remarquer qu’un poème de Blaise Cendrars intitulé « Le passage de la ligne » souligne aussi le caractère comique de cette tradition : « Naturellement j’ai été baptisé / C’est mon onzième baptême de la ligne / Je m’étais habillé en femme et l’on a bien rigolé / Puis on a bu ». Blaise Cendrars, « Le passage de la ligne », dans Au cœur du monde, Paris, Gallimard (Poésie), 1968, p. 34-35.
  6. Sarah Bernhardt, Montréal, Paris, Magellan & Cie (Geo), 2006, 61 p. Dorénavant, les renvois à cette édition seront signalés par la mention B– suivie du numéro de page.
  7. Publiées en 1907 chez Fasquelle sous le titre Ma double vie, elles ont été rééditées en 2000 chez Phébus.
  8. Christine Montalbetti, Le voyage, le monde et la bibliothèque, Paris, Presses Universitaires de France, 1997, p. 177.
  9. Henri Bergson, Le rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Presses Universitaires de France, 1978 [1940], 157 p.
  10. Ibid., p. 4.
  11. Voir à ce sujet la notion de « médiateur interculturel » dans le texte de Dominique Bertrand, loc. cit., p. 7-18.
  12. Au cours de cette même aventure, Bernhardt reprend d’ailleurs l’image de l’ours tant utilisée, mais cette fois à propos d’elle-même : « ma patte d’ours » (B–51).
  13. Ces notes peuvent bien évidemment n’être qu’incomplètes et, parfois, illisibles, comme elle le mentionne : « Mais un député, dont je ne puis déchiffrer le nom dans mes notes (quelle louange à mon écriture !), s’avança vers moi […]. » (B–26-27)
  14. Il me paraît que l’humour qui se dégage de comparaisons comme celles que j’ai présentées plus tôt est différent de celui créé par les autres procédés stylistiques. En effet, lorsque Bernhardt utilise la comparaison, c’est pour présenter au lecteur une particularité qui l’avait fait rire sur le coup. Dans le cas des autres procédés, le comique est suscité par le procédé lui-même, après coup. Voilà pourquoi j’inclus la comparaison dans les types d’humour survenant durant le voyage, alors que l’exagération, la métaphore, l’énumération et les autres techniques sont regroupées dans la dernière section.
  15. Ce titre est toutefois un choix des traducteurs. Le titre original, Following the Equator, met l’accent sur le trajet effectué par le voyageur plutôt que sur le type de voyageur. Il faut aussi remarquer que le mot « humoriste » n’était pas couramment utilisé au moment de l’écriture, soit à la fin du XIXe siècle.
  16. Les informations biographiques dont je fais mention se trouvent dans la préface de l’édition française déjà présentée, ainsi que dans l’introduction de l’édition américaine suivante : Mark Twain, Following the Equator, Washington D. C., National Geographic (Adventure Classics), 2005, 440 p.
  17. « I wrote my last travel-book in hell […] but I let on, the best I could, that it was an excursion through heaven. Some day I will read it, and if its lying cheerfulness fools me I shall believe it fooled the reader. How I did loathe that journey round the world ! » Cité par Anthony Brandt dans l’introduction à Mark Twain, Following the Equator, op. cit., p. XXVI. Ma traduction.
  18. Vers la fin du récit, Twain, qui aime à faire un retour sur sa propre écriture, établit un parallèle entre les canons Maxims, utilisés par les officiers britanniques, et les maximes de Pudd’nhead Wilson : « Quel dommage d’avoir amené ces Maxims bons à rien. Jameson aurait mieux fait de se munir d’une batterie de maximes de Pudd’nhead Wilson. Elles sont beaucoup plus meurtrières, et elles se transportent aisément car elles n’ont aucun poids. » (T–370)
  19. Henri Bergson, Le rire. Essai sur la signification du comique, op. cit., p. 97-98.
  20. Partie de l’Océanie regroupant l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Voyage

Revue Chameaux — n° 2 — hiver 2010

Dossier

  1. Présentation du dossier

  2. Lecteurs et voyageurs : une réflexion sur la Perception créatrice

  3. Décalages correspondant : Travelogue

  4. Petite typologie du comique en voyage

  5. Point de départ. L'impulsion du voyage chez Rimbaud

  6. Le voyage initiatique dans L'homme rapaillé de Gaston Miron

  7. Fiction du voyage : une correspondance d’Égypte

  8. West Indies

  9. W. H. Rencontres au bout du monde

  10. Quel vent pour ces semelles ?

  11. Entretien avec Nicolas Dickner

Hors-dossier

  1. Le Perroquet Borgne

  2. Travelogue : entrées inédites