Théâtre, lecture et « extrospection »

Par Hugues Frenette — Ce que peut la littérature

Hugues Frenette est comédien. Son parcours théâtral, depuis sa sortie du Conservatoire d’art dramatique de Québec en 1996, est ponctué de plusieurs dizaines de productions. Ces dernières années, on l’a vu s’illustrer dans plusieurs grands rôles, notamment au Théâtre du Trident : Henri IV, dans la pièce du même nom de Luigi Pirandello, Hugo, le révolutionnaire des Mains sales de Jean-Paul Sartre, Cyrano de Bergerac, Donatien Marcassilar, le personnage principal de L’asile de la pureté de Gauvreau. Il écrit également un blogue, nommé le PGRA (Petit Geste de Résistance à l’Abrutissement).

Toute œuvre littéraire digne de ce nom peut être considérée par l’acteur comme une bible, chacune des pages recelant de multiples pistes et indices qui sauront se révéler utiles, voire essentiels pour jouer.

On s’en doute, pour atteindre l’excellence dans le métier d’acteur, il faut être en mesure d’offrir des portraits humains cohérents à nos contemporains. Pour ce faire, le praticien doit d’abord être en mesure de décoder les grandes trames qui façonnent cet animal étrange. Les premiers outils demeurent l’observation et l’imitation, mais ils suffisent rarement à eux seuls. Pour accéder à l’inconscience et à l’immatériel, pour parvenir à dépasser le seul stade de la copie, l’acteur doit être en mesure de sonder les tréfonds de la conscience, de savoir lire l’invisible pour, ultimement, pouvoir le représenter sur scène. Pour ce faire, une introspection, même solide, ne suffit pas. Il lui faudra plonger dans le fil d’autres pensées et la meilleure façon d’y parvenir demeure, selon moi, la lecture.

La lecture d’un livre, par l’intimité inhérente à l’activité, permettra à l’acteur de s’imprégner de la pensée de son auteur et, si le texte s’avère bien écrit, de saisir certains des réflexes qui conditionnent la psyché humaine. Cet exercice pourra culminer en une symbiose, une communion entre l’auteur et le lecteur. Celui-ci ressentira d’une certaine façon ce que l’auteur à vécu émotionnellement lors de l’écriture. S’il est en de bonnes dispositions, il accédera à des niveaux de conscience que l’auteur lui-même ne soupçonnait pas avoir atteint. L’acteur-lecteur devra s’en servir par la suite pour son jeu.

L’exemple le plus stimulant et le plus pertinent qui me vient en tête est survenu à la lecture de Mon année dans la baie de Personne, de l’auteur autrichien Peter Handke, paru en 1994. J’étais alors en formation au Conservatoire d’art dramatique de Québec et, pris dans le tourbillon de l’apprentissage du métier d’acteur, je ne soupçonnais pas que la lecture de ce livre me fournirait la clé de bien des chemins que je serais éventuellement amené à emprunter. L’histoire est toute simple : un écrivain, alter ego de l’auteur, s’installe à sa fenêtre donnant sur une place tranquille d’une banlieue parisienne puis se prend à imaginer ce que vit, en cet instant, chacune de ses connaissances éparpillées de par le monde. On s’imprègne de l’intimité de cet homme qui, s’arrêtant pour contempler le monde visible, accède à l’universel et replonge la seconde suivante en des lieux fantasmés sur les traces de ceux qu’il aime. Si j’accorde une importance particulière à ce texte, c’est parce qu’il appelle l’acteur à travailler l’un des aspects les plus essentiels de son jeu : construire, dans un élan d’imagination réaliste, un portrait humain complexe et cohérent.

Ce que peut la littérature

Revue Chameaux — n° 3 — automne 2010

Dossier

  1. Présentation du dossier

  2. La littérature et le pouvoir

  3. Dire la complexité du réel. Entretien avec Pierre Nepveu

  4. Où donc se cache le littéraire ?

  5. Comme une odeur de brûlé... Pour une histoire compréhensible de la destruction des livres

  6. Mozart, professeur de théâtre

  7. La littérature est un non-pouvoir

  8. Raisons de vivre heureux

  9. Poétique de la traduction. Entretien avec Tatiana Mogilevskaya et Alexandre Sadetsky

  10. Ce que peut le roman noir

  11. La littérature ?

  12. Variantes des règles du « Jeu du critique et du poète »

  13. L’espace théâtral de Jean-Philippe Joubert : expression, ouverture et engagement

  14. L’ « homme agonique » n’est pas un homme qui s’éteint

  15. Théâtre, lecture et « extrospection »

  16. Le bonheur d’un « gars de livres »

  17. Entrevue à grande vitesse avec Maurice G. Dantec