Poétique de la traduction. Entretien avec Tatiana Mogilevskaya et Alexandre Sadetsky

Par Elise Boisvert Dufresne et Thomas Carrier-Lafleur — Ce que peut la littérature

Tatiana Mogilevskaya et Alexandre Sadetsky sont tous deux traducteurs et enseignants à l’Université Laval. Tatiana Mogilevskaya, en plus d’être chargée d’enseignement en langue russe, est directrice du centre Moscou-Québec. Alexandre Sadetsky enseigne la langue, la littérature et le cinéma russes ainsi que la linguistique. Leur entrevue concerne un important projet de traduction en cours : une anthologie de la poésie québécoise en langue russe.

Projet d’anthologie de la poésie québécoise en traduction russe

CHAMEAUX – Nous avons entendu parler d’un projet auquel vous prenez part, qui nous a vivement intéressés : une vaste anthologie de la poésie québécoise traduite en langue russe. Aimeriez-vous nous en parler un peu plus ?

ALEXANDRE SADETSKY – Il est extrêmement important de souligner une chose : d’abord, c’est plutôt Tania qui travaille sur ce projet. C’est elle qui fait partie des traducteurs de poèmes ; je participe seulement à la traduction de quelques essais qui feront partie de l’anthologie. Nous travaillons également sur ce projet comme conseillers parmi les conseillers…

TATIANA MOGILEVSKAYA — Ce n’est pas notre projet comme tel. C’est un projet qui a été lancé à Montréal et à Saint-Pétersbourg par Ludmila Proujanskaia, en collaboration avec le poète et traducteur Mikhail Yasnov, qui a déjà préparé plusieurs anthologies de la poésie française. C’est quelqu’un qui écrit et traduit énormément. On ne comprend pas vraiment comment il trouve le temps pour tout ça ! Il y a de ces gens qui nous fascinent. C’est lui, à Saint-Pétersbourg, et madame Proujanskaia, à Montréal, qui sont au berceau de ce projet. Madame Proujanskaia est la fondatrice d’une agence littéraire montréalaise qui s’appelle « Prétexte », où la traduction de la littérature québécoise vers la langue russe occupe une place très importante. Ce sont ces deux personnes qui jouent le rôle d’éditeurs de cette anthologie.

A. S. — Cette anthologie est la première anthologie de poésie québécoise qui sortira en langue russe, bien que certains poètes québécois soient déjà assez bien connus en Russie.

T. M. – Oui, surtout Anne Hébert. Elle a été très bien traduite. Tout comme Alain Grand- bois, Roland Giguère, Rina Lasnier…

A. S. — Et Émile Nelligan, bien sûr. Auparavant, ces traductions étaient surtout disponibles dans une anthologie de la poésie canadienne. Une bonne collection de poèmes, vous savez, mais pas très grande, puisque ce livre de moins de deux cents pages couvrait la poésie anglophone et francophone, ce qui ne laissait pas un espace suffisant pour bien présenter les auteurs québécois. Il y avait également des traductions qui paraissaient dans les revues de littérature, mais rien de comparable à un livre qui serait consacré exclusivement à la poésie du Québec. D’où l’intérêt de cette grande anthologie, où les poèmes figureront en traduction et seront accompagnés d’essais des poètes présentés et de commentaires qui permettront de préciser la spécificité de leurs positions esthétiques.

CH. — Même si vous n’êtes pas à la tête de ce projet d’anthologie, le choix de traduire de la poésie provient-il de l’idée que le lectorat russe pourrait être plus enclin à s’intéresser à la culture québécoise par sa poésie que par un autre moyen de dialogue ?

A. S. — Oui, en effet, la poésie est une voie privilégiée. La poésie est perçue en Russie comme l’essence de l’art verbal. À cet égard, je crois que la réception de l’anthologie en Russie sera tout à fait exceptionnelle. Elle pourra répondre grosso modo à la quête de l’âme québécoise par les Russes.

CH. — Est-ce que vous avez une intuition sur ce qui pourra le plus frapper le lectorat russe dans la spécificité de la poésie québécoise ? Voyez-vous une proximité entre les deux cultures ou, au contraire, misez-vous sur un grand exotisme qui pourra intéresser les Russes ?

T. M. — Non, ce ne serait certainement pas l’exotisme ! Je pense que le lecteur russe va découvrir que plusieurs poètes russes et poètes québécois ont eu la même source : la poésie française. Les poètes russes et québécois partagent donc souvent les mêmes thèmes, et le symbolisme est un courant qui a été très important en Russie comme au Québec. Je crois qu’on va comparer quelques poètes québécois et quelques poètes russes et qu’on va faire des parallèles assez faciles. Par exemple, pour moi, Nelligan ressemble tantôt à Alexandre Blok et tantôt à Constantin Balmont, surtout par sa musicalité…

A. S. — Et Saint-Denys Garneau, quant à lui, va d’ailleurs sans aucun doute être comparé aux auteurs russes des années vingt appartenant à la dernière vague de l’avant-garde de Saint-Pétersbourg et de Moscou, auteurs qui étaient déterminés à changer le destin de l’art russe et de la poésie. Je suis sûr que, comme cela arrive souvent, après la publication de cette anthologie, certains parallèles seront établis presque trop facilement.

T. M. — Quand on cherche le lien, on le trouve, voilà ! N’oublions pas que les courants de la poésie québécoise sont quand même assez différents de ceux de la Russie. La chronologie de ces courants, notamment, est aussi pas mal différente, à cause de l’époque de la domination socialiste. L’avant-garde russe a commencé peut-être un peu plus tôt, mais après elle a été étouffée. Mais, pour l’exotisme, non. Parce que, vous savez, c’est essentiellement la même neige ! (Rires) Nous avons parlé aujourd’hui avec les étudiants de la difficulté de traduire Pouchkine en français. Ses poèmes. Parce que la prose est très bien traduite. C’est André Gide qui a beaucoup traduit ses contes.

CH. — On dit que Pouchkine était très attiré par la culture française.

T. M. — Voilà ! Tout à fait ! Et ça, c’est très paradoxal, parce que Pouchkine est vraiment le Français parmi les poètes russes. et c’est Pouchkine qui devient banal en français. Vraiment, il perd sa transparence. Il est très malchanceux en traduction, tout comme Victor Hugo, en tant que poète, est très malchanceux en russe. On ne sait pas exactement ce qui échappe au traducteur. Juste pour vous amuser, j’ai ici la traduction d’un poème de Pouchkine par un traducteur français. Il s’agit du poème « Zimnee outro », qui commence en russe par le mot moroz, qui signifie « très grand froid, froid intense ». Et le traducteur français traduit. « Moins dix degrés » ! (Rires) Moins dix !

Perspectives sur la traduction

A. S. — Il existe des exceptions remarquables, par exemple des poèmes qui ont été traduits par Marina Tsvetaeva, une poète russe du XXe siècle qui a aussi fait de la traduction. Elle a commencé en Russie dans les années dix et a été tout de suite remarquée. Certains poètes importants de la Russie ont immédiatement su reconnaître son génie. Elle a fait notamment la traduction absolument géniale du « Voyage » de Charles Baudelaire.

Vous savez, dans plusieurs publications russes de Charles Baudelaire, chaque poème est accompagné de trois ou quatre traductions, qui donnent les différentes visions provenant de differents poètes et de différentes époques de traduction. Mais « Le voyage », lui, est très rarement présenté autrement que par la traduction de Tsvetaeva, tellement cette traduction est géniale. Elle a heureusement traduit quelques poèmes de Pouchkine vers le français. Ses traductions, paradoxalement, sont très fidèles et très libres. Elle cherche l’essence, elle cherche la spécificité de la vision pouchkinienne. Elle change les mots, elle change les tropes, les images, mais quand on lit le poème comme un tout on retrouve la spécificité de Pouchkine.

CH. — Donc, si on voulait caricaturer, on pourrait dire que, pour vous, une bonne traduction n’est pas nécessairement une traduction qui reste très près du texte, qui traduit mot à mot avec beaucoup de notes, mais plutôt une traduction comme celle de Tsvetaeva qui rend l’essence du texte en général ?

A. S. — Eh bien !… C’est une des possibilités. Il y a d’autres auteurs qui prennent l’autre voie avec bonheur, comme Vladimir Nabokov. En vue de l’exactitude, il a accompagné sa traduction extrêmement juste d’Eugène Onéguine de centaines et de centaines de notes où le brio littéraire fait place au scrupule philologique et historique. Mais quand il s’agissait de traduire ses propres œuvres de l’anglais vers le russe (ou vice versa), il faisait ça beaucoup plus librement. Il connaissait bien les deux voies de la fidélité dialogique. Les traducteurs, souvent, en voyant le résultat de leur travail, en réfléchissant à la traduction, sont très très. tristes. (Rires) Oui, c’est un état normal du traducteur : insatisfait. On se rend compte des autres possibilités, on se rend compte aussi du fait que la maison d’édition nous a demandé une traduction, qu’on ne peut pas présenter trois ou quatre traductions proposant chacune sa vision, son point de vue sur l’œuvre. Qu’on le veuille ou non, dans le travail de traduction, on perd des choses et on en ajoute, des choses qui existent dans une langue et n’existent pas dans l’autre. Par exemple, on perd les genres des substantifs en faisant de la traduction vers la langue anglaise, on ajoute des articles en traduisant du russe ; le genre des substantifs est très souvent différent quand on passe de la langue française à la langue russe. Tout le système de concepts se modifie lors de la traduction.

T. M. — Alors, dans les fables de La Fontaine, ce n’est plus le corbeau et le renard : ça devient ce dialogue entre deux femmes…

A. S. — Deux véritables commères ! (Rires) Oui, je vous assure, les connotations sont complètement différentes. Les mots véhiculent leur propre monde et leur propre contexte.

T. M. – Ou « Les chats » de Baudelaire. Dans la traduction, cela devient des « chattes », car en russe la fonction de neutralisation (c’est-à-dire l’article utilisé par défaut, lorsque le genre de la chose dont on parle ne nous préoccupe pas directement) est dans le cas de ce mot remplie par le nom féminin.

A. S. – Oui ! On utilise en russe le mot chat souvent comme, en français, on utilise le terme matou. Donc, comment traduit-on « Les chats » de Baudelaire ? « Les matous » ou « Les chattes » ? Je vous assure, si on n’a aucune idée de la langue française, et qu’on lit par exemple en russe ce célèbre article de Roman Jakobson et de Claude Lévi-Strauss1, on est complètement égaré ! On ne comprend pas du tout pourquoi on parle tant de vacillation entre femelle et mâle. Malheureusement, le traducteur est toujours obligé de faire des sacrifices.

T. M. – Mais parfois… Parfois on est heureux, ce n’est pas toujours la tristesse ! Parfois, on a vraiment l’assurance que si le poète écrivait dans une autre langue maternelle, celle du traducteur, le seul mot qu’il pourrait choisir c’est le mot qui a été trouvé pour la traduction.

A. S. – C’est l’importance du dialogue qui nous donne toute notre place en tant qu’interlocuteurs du poète, qui n’appartient entièrement ni à son époque, ni à son peuple, ni à sa tradition littéraire. Le poème, dialogiquement, continue de se former, continue de devenir, de susciter des questions qui auraient été inconcevables auparavant, et qui ne deviennent pertinentes qu’ici et maintenant. Cette pertinence dialogique serait impossible si on voulait rester trop fidèle à l’univers où l’œuvre qu’on traduit est née, si on voulait comprendre cet univers donné comme déterminant entièrement la poétique de l’œuvre créée.

Qu’est-ce que la poésie ?

CH. – Je pense à une phrase assez jolie de Paul Valéry, où il dit : « La plupart des hommes ont une idée si vague de la poésie que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie. » Pour vous, qu’est-ce que la poésie ?1

A. S. – Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que cette phrase correspond bien à la position esthétique très spécifique de Valéry. On ne peut pas l’interpréter sans faire référence à sa quête de la pureté intellectuelle. En raison de son esthétique fort particulière, tout ce qui est vague ou imprécis est, pour Valéry, inacceptable comme définition de la poésie. Il y a également tout un nombre d’autres auteurs qui, de leur côté, affirment l’impossibilité de bien objectiver la pensée poétique ; une telle objectivation serait, pour eux, équivalente à la réification. Je pense au poème d’Ossip Mandelstam où il demande à la parole de redevenir musique, tout comme Aphrodite doit redevenir l’écume des eaux. À cet égard, toute objectivation trop claire, trop précise, trop rigide sera toujours une trahison. D’ailleurs, il serait intéressant de rappeler « Silentium », l’œuvre de Fiodor Tiouttchev, l’un des poètes-philosophes russes les plus intéressants du XIXesiècle. C’est dans ce poème qu’on lit le vers : « La pensée verbalisée est un mensonge. » Tiouttchev savait comprendre la vérité intérieure comme le « chaos qui bouge » et son exactitude dans le choix des mots était fière et tragique…

Il faudrait rappeler ici un autre aspect du problème. Peut-être la création littéraire devra-t-elle toujours osciller entre le pôle des idées qui semblent se développer selon leurs propres lois et se présentent dans leur belle clarté éternelle, et un autre pôle, celui où le tout, comme Bakhtine l’a remarqué — l’idée, la parole, le poète —, se transfigure dans l’œuvre dont le devenir dialogique est permanent. Selon la vérité de cet autre pôle, tout ce qui est important dans la culture se passe entre nous autres, les gens qui conversent, gens dont chacun a besoin de l’autre pour être aimé, compris, entendu, et non dans l’univers qui est orgueilleusement détaché du bruit et de la fureur de notre quotidien. Nous sommes toujours en train de créer, de former notre culture, et c’est la raison pour laquelle les mots reflètent très bien la nature de la pensée : ces mots sont pertinents pour l’infini du processus créatif, ils sont générés par cette culture, ils correspondent à ses soucis, ses craintes, ses préoccupations, ses intérêts, ses quêtes, à l’attitude complexe et dialogiquement personnalisée de son présent envers son passé et son avenir, et ils génèrent, dans leur interaction où ils se transforment et s’enrichissent, cette culture ; les mots qu’on utilise et l’orientation axiologique qu’on incarne dans l’univers polyphonique de la culture sont homogènes. C’est à cause de cela que tout ce qui semble être vague et changeant ne doit pas nécessairement trahir l’idée. Nous sommes dans le monde de la culture que nous créons, le monde examiné par les sciences humaines, et pas dans ce monde qui nous impose ses propres lois, lois existant à l’extérieur de notre être dialogique, lois objectivantes.

T. M. — Nous sommes toujours fascinés par la nature bidimensionnelle de la poésie. On comprend d’abord que c’est quelque chose qui est très lié avec la musique et que c’est pour cela que c’est vague, mais, d’un autre côté, on utilise les choses qui sont les plus précises : les mots. Qui sont vraiment ce qu’il y a de plus concret. D’où cette possibilité qu’a la poésie d’être liée à l’art non-figuratif, tout en créant quelque chose qui est très très précis. Ce serait l’essence de la poésie, ce pouvoir de dire les choses les plus précises à propos de la vie.

CH. — Donc la poésie, tout comme la traduction, oscillerait entre deux pôles…

A. S. — Oui, deux pôles, et le choix est toujours une question de responsabilité personnelle. On peut probablement rappeler ici les paroles de Martin Luther : « Je suis ici. Je ne puis autrement. » C’est une position délimitée, vulnérable, qui n’est pas parfaite, mais qui est celle que je choisis.

Préserver la variété des visions du monde

CH. — Vous connaissez sûrement le cinéaste allemand Werner Herzog. Dans son dernier film, le documentaire sur l’Antarctique Rencontres au bout du monde, il interroge un jeune linguiste croisé par hasard et se rend compte qu’il y a chaque année plusieurs dizaines de langues qui meurent avec leur dernier locuteur. Herzog disait qu’il ne comprenait pas pourquoi il y a des manifestations pour sauver telle sorte de baleine alors que personne ne semble se soucier des langues qui meurent. Ou en tout cas moins de gens. La traduction, quelque part, répond à ce devoir de résistance contre la mort des langues et la mort des cultures.

A. S. — Sans être jamais suffisants, il y a des efforts accomplis de ce côté. Par exemple, dans certaines régions de la Russie vivent des peuples comptant seulement quelques centaines de personnes, comme, en Sibérie, les Nganassans. Un travail très important a été effectué pour préserver les traces de leur culture : enregistrements, publications, traductions. Mais vous avez tout à fait raison, le travail de traducteur est un travail pour préserver les langues, mais aussi les époques, les visions du monde, les systèmes de valeurs et de sens, les mythes. Evidemment, aucune généralisation, présentation littéraire ou paraphrase pédagogique ne pourra remplacer dans ce rôle le texte d’origine. C’est toujours en revenant aux œuvres authentiques qu’on découvre les dimensions de la culture qui disparaissent même dans les meilleures interprétations. La traduction à cet égard semble être le moindre des maux.

Connaissance de l’Autre

CH. — Nous aimerions maintenant vous poser une question générale, qui concerne le domaine de la traduction : pour qui traduit-on ? Est-ce qu’on traduit pour l’auteur, pour sa mémoire ou encore pour un auteur peu connu et qu’on veut faire connaître ? Est-ce qu’on traduit pour le grand public, pour leur faire connaître l’auteur ? Est-ce qu’on traduit pour les érudits, ceux pour qui chaque mot est important ? Bref, pour qui est-ce qu’on traduit quand on traduit ?

T. M. — Pour les trois ! Dans le cas de notre anthologie, nous visons tous les amateurs de la poésie. Ceux qui connaissent le français et ceux qui ne le connaissent pas.

A. S. – Nous avons voulu que les auteurs québécois deviennent les interlocuteurs des auteurs russes. Nous traduisons aussi pour les lecteurs d’aujourd’hui et des générations suivantes. On n’oublie jamais qu’Émile Nelligan a appartenu à la tradition du symbolisme, celle qui a donné parmi les plus grands poètes non seulement du monde francophone, mais également de la Russie, et qui continue d’influencer la pensée poétique. Donc, lorsque nous traduisons Nelligan, nous essayons, tout en préservant les particularités de sa poétique, de nous appuyer sur la spécificité lexicale et syntaxique des auteurs russes comme Alexandre Blok ou Constantin Balmont ; mais on se rend compte que notre temps, notre XXIe siècle, laissera des traces profondes dans notre traduction. Volens nolens, nous resterons les citoyens de cette époque. Mais vous savez, une telle exotopie, qui témoigne de la pertinence de l’œuvre traduite, objective l’immortalité interculturelle, la croissance dialo- gique de cette œuvre. Et des écrivains dont la langue n’est pas la langue russe, auteurs de siècles différents, maintes fois traduits en russe, Homère, Dante, Pétrarque, Shakespeare, Goethe ou Rimbaud, sont extrêmement importants pour le russophone moderne ; ils appartiennent au monde de ses interlocuteurs. Je ne peux pas dire que leur rôle est essentiellement différent du rôle joué dans la culture contemporaine de la Russie par des auteurs russes ; tout comme eux, les auteurs traduits participent, ici et maintenant, à la formation de cette culture.

T. M. — Oui, heureusement, heureusement, l’Art appartient à nous tous ! Dostoïevski appartient tout aussi bien au lecteur français qu’au lecteur québécois ou russe. Il a cette universalité qui fait son importance pour les lecteurs de tous les continents et de tous les temps… Et quand chaque année paraissent de nouvelles traductions des sonnets de Shakespeare, ce n’est pas pour l’intérêt archéologique, c’est tout simplement parce que leur problématique est importante pour nous.

A. S. – Nous lisons ces sonnets autrement ; c’est cette altérité qui s’incarne également dans leur traduction… Bakhtine, vers la fin de sa vie, a écrit, dans un cahier non destiné à la publication, à peu près la chose suivante : « Il n’y a rien d’absolument mort. Tout sens aura la fête de sa renaissance. » C’est grosso modo ce que nous rencontrons lorsque nous lisons une traduction (ou lorsque nous la faisons) : la renaissance du sens. Chaque traduction est une nouvelle réponse aux questions que la culture à laquelle le traducteur appartient pose à l’œuvre originale. Il faut que les gens se connaissent pour que les cultures puissent interagir. Sinon, vous savez. Dostoïevski a déjà écrit cette phrase impitoyable : « Nous sommes tous des gens gentils. » C’est très facile d’être gentil en disant des choses gentilles à notre interlocuteur. Mais quand on découvre sa musique, sa poésie, sa profondeur, son tragisme, quand on se rend compte de son monde,déchiré et souffrant et ouvert et cherchant. Ça change tout. Oui, ça change tout. C’est à ce moment que la compréhension commence.

Notes de bas de page

  1. Cf. « “Les chats” de Charles Baudelaire », dans Roman Jakobson, Huit questions de poétique, Paris, Seuil (Points), 1977, p. 163-188.

Ce que peut la littérature

Revue Chameaux — n° 3 — automne 2010

Dossier

  1. Présentation du dossier

  2. La littérature et le pouvoir

  3. Dire la complexité du réel. Entretien avec Pierre Nepveu

  4. Où donc se cache le littéraire ?

  5. Comme une odeur de brûlé... Pour une histoire compréhensible de la destruction des livres

  6. Mozart, professeur de théâtre

  7. La littérature est un non-pouvoir

  8. Raisons de vivre heureux

  9. Poétique de la traduction. Entretien avec Tatiana Mogilevskaya et Alexandre Sadetsky

  10. Ce que peut le roman noir

  11. La littérature ?

  12. Variantes des règles du « Jeu du critique et du poète »

  13. L’espace théâtral de Jean-Philippe Joubert : expression, ouverture et engagement

  14. L’ « homme agonique » n’est pas un homme qui s’éteint

  15. Théâtre, lecture et « extrospection »

  16. Le bonheur d’un « gars de livres »

  17. Entrevue à grande vitesse avec Maurice G. Dantec