Mozart, professeur de théâtre

Par Frédéric Dubois — Ce que peut la littérature

Frédéric Dubois est metteur en scène et directeur artistique du Théâtre des Fonds de Tiroirs (TFT). Il a notamment exploré avec son équipe des pièces de Réjean Ducharme, d’Eugène Ionesco, de Larry Tremblay, de Jean-Pierre Ronfard, de Raymond Queneau et de Michel Tremblay. Il est à l’origine du projet de théâtre déambulatoire Où vas-tu quand tu dors en marchant ?, qui a animé à Québec les parcs, rues et escaliers des quartiers Saint-Jean-Baptiste et Saint-Roch en mai 2009 et 2010. Cet été, sa compagnie théâtrale a présentéInes Pérée et Inat Tendu de Réjean Ducharme au Studio d’essai du complexe Méduse.

Il est bien certain que les mots prennent une place importante dans mon travail. Ils sont devenus déterminants dès mon adolescence, alors que le théâtre devenait ma planche de salut, mon horizon… Puis, ils ont pris bien de la place pendant mes études. Pour le jeu (j’ai une formation d’acteur), mon enseignante disait : « Les mots sont la dernière chose. » Rien de péjoratif, au contraire ! Elle faisait référence à tout ce qui vient avant les mots, les remplit et qui habite celui qui est sur scène : écriture, émotion, pensée, écoute. Comme si, finalement, les mots étaient ce qu’il y a de plus chargé, de plus fort. Quel beau métier pour celui qui doit les porter dans le même souffle que celui qui les a écrits. Ces phrases vous marquent et vous font comprendre votre rapport au sens du jeu et, plus encore, au sens de la vie.

Mais étonnamment, au-delà de l’enseignement scolaire, de mes multiples rencontres importantes et significatives avec la littérature de Queneau, Ducharme, Ronfard, Tremblay (Michel et Larry), Shakespeare (et plus précisément traduit par Garneau) et les autres, tous des poètes marquants pour quelqu’un comme moi qui aime jouer avec la langue et ses pirouettes, c’est la littérature musicale qui m’a le plus appris.

Je vous raconte. Alors que je donnais un cours aux étudiants en chant au Conservatoire de musique et que je devais trouver un langage commun pour faire comprendre les détours de l’interprétation à des étudiants qui veulent d’abord peaufiner la couleur de leur voix (et c’est bien normal !), j’ai dû me pencher sur une littérature qui m’est moins familière : les partitions. Je sais lire la musique, ayant été durant quelques années un joueur de violon amateur. Or, afin de bien me préparer, je me suis mis à écouter les airs d’opéra en suivant les notes, les portées, les systèmes, bref, ces tonnes de lignes qui soutiennent cette langue codée très mystérieuse.

Nous faisions Les noces de Figaro, de Mozart. Deuxième acte. Le premier aria de cet acte est celui de la comtesse, seule, trompée, qui pleure sa douleur, sa solitude. J’ai mis le disque, je me suis assis devant les enceintes acoustiques. J’ai ouvert la partition et j’ai suivi le drame de ce personnage à travers les notes.

Mon monde a basculé.
Mon rapport à la littérature aussi.
Ma manière de lire le théâtre.
Ma façon de décoder les didascalies.
Mon amour pour la poésie.
Tout.

En moins de trente minutes, Mozart m’a instruit sur moi-même et mon métier comme personne ne l’avait encore fait. La mise en place (où et comment doivent se déplacer les acteurs sur la scène), les intentions, la puissance de la situation, Mozart dit tout au fil des coups d’archets, des accords de piano, des rallentando,des piano, des crescendo, des molto, più mosso… Je n’avais qu’à décoder le geste derrière ces violons qui pleurent pour comprendre l’importance de la douleur du personnage, le silence entre deux notes pour savoir que la mort était envisagée, la reprise tout de suite après, pour m’assurer que la triste dame choisissait la vie.

J’avais 25 ans.

Depuis, je prends très au sérieux cette indication dans le texte qui dit : temps ou silence, entre deux répliques. Je me demande pourquoi deux phrases plutôt qu’une pour exprimer cette idée. Et même si au final, je choisis d’envisager la scène autrement, il y aura eu dialogue entre l’auteur et moi sur ces codes qu’il a cachés derrière ces lignes et qui m’émeuvent.

La littérature pour moi est alors devenue chemin et depuis, elle peut me mener partout.

Ce que peut la littérature

Revue Chameaux — n° 3 — automne 2010

Dossier

  1. Présentation du dossier

  2. La littérature et le pouvoir

  3. Dire la complexité du réel. Entretien avec Pierre Nepveu

  4. Où donc se cache le littéraire ?

  5. Comme une odeur de brûlé... Pour une histoire compréhensible de la destruction des livres

  6. Mozart, professeur de théâtre

  7. La littérature est un non-pouvoir

  8. Raisons de vivre heureux

  9. Poétique de la traduction. Entretien avec Tatiana Mogilevskaya et Alexandre Sadetsky

  10. Ce que peut le roman noir

  11. La littérature ?

  12. Variantes des règles du « Jeu du critique et du poète »

  13. L’espace théâtral de Jean-Philippe Joubert : expression, ouverture et engagement

  14. L’ « homme agonique » n’est pas un homme qui s’éteint

  15. Théâtre, lecture et « extrospection »

  16. Le bonheur d’un « gars de livres »

  17. Entrevue à grande vitesse avec Maurice G. Dantec