Le bonheur d’un « gars de livres »

Par Normand de Bellefeuille — Ce que peut la littérature

Écrire, serait-ce devenir lisible pour chacun, et pour soi-même indéchiffrable ?
Maurice Blanchot

Normand de Bellefeuille, homme aux intérêts variés, est aussi bien critique littéraire et essayiste que romancier et poète, en plus d’occuper le poste de directeur littéraire des éditions Québec Amérique. Il a également collaboré à plusieurs revues et journaux, dont La Presse, Voix et images, La Barre du jour et Spirale. Depuis le début des années 1970, il a signé plus d’une trentaine d’ouvrages. Parmi ses plus récentes publications, on trouve Votre appel est important (2006) et Chroniques de l’effroi (2009).

Et voilà. C’est aussi simple, et complexe, que cela. Dès que la question est posée, voilà que déjà elle se dédouble. Que peut-elle, la littérature ? Mais pour qui donc ? Pour ceux-là qui la font ( car on « fait » de la littérature… on n’en « produit » pas — du moins dans « mon livre ») ou alors pour ceux qui la lisent (car on « lit »… on ne « consomme » pas — du moins dans le même livre) ? Que peut-elle donc ?

Inutile de tomber, une fois encore, dans le piège rhétorique facile et détestable du « tout et rien » ou, pire, du « tout ou rien ». Que ce soit dit : la littérature peut ! Sinon pourquoi existerait-elle ? Mais que peut-elle donc ? Et pour qui donc ?

Et là, je me suis « peinturé dans le coin de la grande pièce de la littérature », car je ne peux, et ne veux tout compte fait, répondre qu’en ce nom à peu près propre qui est le mien…

Depuis plus de quarante ans, la littérature a fait de moi un homme à peu près heureux (et elle ne saurait être tenue responsable de quelques restrictions quant à ce bien- être…). Je parle bien sûr de ces livres que j’ai écrits (à peu près toujours avec bonheur), mais sans doute surtout de ces livres que j’ai enseignés pendant vingt-cinq ans (avec un identique bonheur), de ceux-là dont j’ai contribué à la publication au cours des treize dernières années chez Québec Amérique comme éditeur et directeur littéraire, mais également de tous ces livres que j’ai critiqués et avant tout commentés dans divers magazines, revues, journaux. ..Pourtant au top five de cette littérature qui m’a aidé à vivre, je célébrerais ces innombrables livres que j’ai lus… Et certains auteurs qui m’ont permis cette joie immense, chaque jour, d’ouvrir un livre : Paul-Marie Lapointe, Thomas Bernhard, Claude Simon, Nicole Brossard, Jean-Paul Dubois, Denise Desautels, John Irving, Jean-François Beauche- min, Stephen King, Alain Beaulieu… et, devinez quoi ?… J’en passe… Hétéroclite mon florilège ? Vous n’avez rien vu… car dans les faits… c’est bien plus échevelé que cela… heureusement… Voilà, la littérature peut même nous rendre apparemment « incohérents »… Et ce n’est pas là l’un de ses moindres mérites.

Il y a quelques années, j’ai eu la joie d’être invité comme « écrivain en résidence » à l’Université de Montréal (bonheur, là encore, d’être rémunéré pour parler de livres…). Lors d’une rencontre avec des étudiants (je devrais écrire étudiantes car elles étaient largement majoritaires…), l’une d’elles m’a demandé si je me définissais avant tout comme « poète », « écrivain », « directeur littéraire », etc. ? Je n’avais jamais pensé à cette sorte d’autodéfinition… J’ai répondu, très spontanément : « Je pense que je suis juste un gars de livres… » Voilà. Je suis un gars de livres, puisque les livres, la littérature ont « pu » faire de moi un homme à peu près heureux…

Que peut la littérature ?

Pour vous ? Je n’en sais mauditement rien.

Mais au cours de ces treize années dans des rôles éditoriaux, j’ai rencontré quelques centaines d’auteurs, patentés ou tout neufs qui, tous et toutes, attendaient différents bénéfices, privilèges, honneurs, etc., de la littérature. J’en ai connu certains qui n’en attendaient presque rien et qui, par magie, ont obtenu (matériellement) beaucoup, d’autres qui y avaient misé toutes leurs billes et qui se sont retrouvés le sac vide et la désillusion éprouvante.

Bref, auteur ou lecteur, chacun joue sa game à sa façon. Mais ne reprochons surtout rien à la véritable littérature… Tournons plutôt notre regard critique et parfois, je le souhaite, intransigeant vers ceux qui la « produisent » cette littérature « tout-le-monde- en-parle », vers ceux qui « callent les shots commerciales », vers ceux qui considèrent que la littérature « peut » quelque chose, avant tout, pour le plus grand nombre… et que les « autres », vous ou moi, trouveront toujours, dans un bout d’allée poussiéreux d’une librairie indépendante volontaire et obstinée… l’obscur recueil de poésie recherché en vain depuis un mois… chez Archambault ou Renaud-Bray…

Une chose est sûre, la véritable littérature ne peut rien contre l’actuelle philosophie du marché du livre. Quand, en librairie, les « tables de nouveautés » et les « bouts d’allées » commencent à être monnayables contre des ristournes ou autres faveurs chiffrables… nous voilà bien, bien loin de ce que le texte peut vraiment pour celui qui le lit…

Mais tout cela est négligeable et, je le dis sans jovialisme béat, la littérature peutIl suffit d’ouvrir un livre… mais le bon…Vous verrez bien…

Ce que peut la littérature

Revue Chameaux — n° 3 — automne 2010

Dossier

  1. Présentation du dossier

  2. La littérature et le pouvoir

  3. Dire la complexité du réel. Entretien avec Pierre Nepveu

  4. Où donc se cache le littéraire ?

  5. Comme une odeur de brûlé... Pour une histoire compréhensible de la destruction des livres

  6. Mozart, professeur de théâtre

  7. La littérature est un non-pouvoir

  8. Raisons de vivre heureux

  9. Poétique de la traduction. Entretien avec Tatiana Mogilevskaya et Alexandre Sadetsky

  10. Ce que peut le roman noir

  11. La littérature ?

  12. Variantes des règles du « Jeu du critique et du poète »

  13. L’espace théâtral de Jean-Philippe Joubert : expression, ouverture et engagement

  14. L’ « homme agonique » n’est pas un homme qui s’éteint

  15. Théâtre, lecture et « extrospection »

  16. Le bonheur d’un « gars de livres »

  17. Entrevue à grande vitesse avec Maurice G. Dantec